Amour d’éternité… de Fr Jean-Marc Gayraud.

Amour d’éternité

Le lavement des pieds

Jn 13, 1-15Jn 13, 1-15
French: Louis Segond (1910) - SEG

13 1 Avant la fête de Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde au Père, et ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, mit le comble à son amour pour eux. 2 Pendant le souper, lorsque le diable avait déjà inspiré au coeur de Judas Iscariot, fils de Simon, le dessein de le livrer, 3 Jésus, qui savait que le Père avait remis toutes choses entre ses mains, qu`il était venu de Dieu, et qu`il s`en allait à Dieu, 4 se leva de table, ôta ses vêtements, et prit un linge, dont il se ceignit. 5 Ensuite il versa de l`eau dans un bassin, et il se mit à laver les pieds des disciples, et à les essuyer avec le linge dont il était ceint. 6 Il vint donc à Simon Pierre; et Pierre lui dit: Toi, Seigneur, tu me laves les pieds! 7 Jésus lui répondit: Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant, mais tu le comprendras bientôt. 8 Pierre lui dit: Non, jamais tu ne me laveras les pieds. Jésus lui répondit: Si je ne te lave, tu n`auras point de part avec moi. 9 Simon Pierre lui dit: Seigneur, non seulement les pieds, mais encore les mains et la tête. 10 Jésus lui dit: Celui qui est lavé n`a besoin que de se laver les pieds pour être entièrement pur; et vous êtes purs, mais non pas tous. 11 Car il connaissait celui qui le livrait; c`est pourquoi il dit: Vous n`êtes pas tous purs. 12 Après qu`il leur eut lavé les pieds, et qu`il eut pris ses vêtements, il se remit à table, et leur dit: Comprenez-vous ce que je vous ai fait? 13 Vous m`appelez Maître et Seigneur; et vous dites bien, car je le suis. 14 Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres; 15 car je vous ai donné un exemple, afin que vous fassiez comme je vous ai fait.  

WP-Bible plugin

 » Il les aima jusqu’au bout. « 

:::::::::::::::::

Homélie du Jeudi Saint de Fr Jean-Marc Gayraud:

Version phonique:

Version écrite:

   Amour d’éternité…

     Il règne ce soir-là une atmosphère pesante dans le groupe des disciples de Jésus. L’aventure est un peu à bout de souffle. La vie, les réalités humaines, les doutes et les questionnements sont passés par là. On s’est heurté à bien des désillusions. Ne se Tabernacle-Chapelle des Dominicains serait-on pas trompé en suivant Jésus de Nazareth ? Nous sommes loin en effet des débuts enthousiastes, du printemps galiléen où rien ne semblait devoir résister à la proclamation du Royaume. C’est dans ce climat-là que Jésus va réaliser deux gestes incroyables, un seul geste à double face en réalité : le lavement des pieds et l’institution de l’Eucharistie, sacrement inouï de sa présence en notre humanité, une humanité révélée à elle-même par cette présence.

     Le délitement déjà bien avancé des liens du groupe ne va pas pour autant s’arranger après ce moment unique. Il n’y aura effet de la part des disciples que démission, fuite, reniement, trahison. A le situer dans son contexte, le mémorial pascal que Jésus instaure ce soir-là, si radicalement fondateur de notre foi, est effectué en pure perte ! Il est purement gratuit et il se suffit totalement à lui-même. Il n’a de valeur que par l’amour incommensurable qui se donne jusqu’au bout, non par les résultats visibles qu’il pourrait donner.

     Mais rien n’est en vérité plus porteur d’avenir que ce mémorial que Jésus instaure avec le lavement des pieds et l’institution de l’Eucharistie. Il est la clé qui nous plonge au cœur du mystère pascal et nous le fait vivre de l’intérieur. Ce sacrement vécu et célébré est mémoire vivante du Christ en sa traversée pascale, et donc en nos traversées humaines, traversées d’épreuves, de souffrance, de solitude, de mort. Le Christ est là, au plus dévasté, au plus désolé, au plus défiguré de notre humanité. Il est là pour nous acheminer vers les sources vives, vers la vie éternellement bienheureuse. Tel est le sens ultime du mémorial pascal. Quel nul ne vienne plus à désespérer ! Christ est notre rédempteur, notre sauveur, notre Pâque !

     Jésus assume en tout notre humanité réelle pour que puisse advenir une humanité différente. Le mémorial pascal nous montre que cette vie est autre chose qu’une compétition, qu’un jeu de rapports de force, qu’un simple marché, qu’une course aux intérêts personnels des uns contre les autres, qu’un ring de boxe où il s’agirait de répondre coup pour coup. Et c’est quelque chose de bien plus radical encore qui nous est donné dans ce mémorial du Seigneur : sa présence même. Présence réelle dans l’Eucharistie comme dans le frère, dans le frère comme dans l’Eucharistie, lavement des pieds et institution eucharistique s’illuminant l’un l’autre. Ainsi peut advenir dès maintenant l’humanité selon le cœur de Dieu, en notre humanité devenue humanité du Christ.

      A nous d’opérer pour cela un changement radical de perspective, de mesure, d’échelle, tant il est vrai que nous avons un rapport bien souvent faussé à notre propre vie. Notre souci d’exister, d’être reconnu, de voir sa vie, son activité porter du fruit sont tels en effet qu’il ne faut pas se lasser de rappeler ce point si essentiel : tout ce que nous faisons, vivons, ne vaut que par l’amour que nous pouvons y mettre. Tout le reste, c’est du bonus, et si bonus il n’y a pas, ce n’est pas si grave que ça. Si le contraire était vrai, la réussite humaine serait du côté de ceux qui sont plus beau, plus fort, plus malin, plus chanceux, plus intelligent, plus performant que les autres.

     Non. Réussir dans la vie et réussir sa vie sont deux choses bien différentes, qui ne s’excluent certes pas mais ne peuvent se confondre. Le geste pascal de Jésus renverse la logique des hommes. Il ne sert à rien et il change tout. Il est parfaitement inutile et il apporte toute nouveauté. Il fait surgir la source éternellement féconde de la vraie vie, du vrai bonheur. Cette source, c’est son Amour même en nous, entre-nous, entre tous. Amour d’éternité qui n’a d’autre raison ni d’autre fondement que lui-même. Tel est le Mystère que nous célébrons ce soir, Mystère de notre foi, de notre vie, de notre joie.

Fr Jean-Marc Gayraud op.