Bannir la jalousie de nos vies… de Fr Benoît-Marie Simon.

Les ouvriers de la 11ème heure – Évangéliaire byzantin du XIe siècle.

Les ouvriers de la onzième heure.

 

Mt 20, 1-16Mt 20, 1-16
French: Louis Segond (1910) - SEG

20 1 Car le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui sortit dès le matin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne. 2 Il convint avec eux d`un denier par jour, et il les envoya à sa vigne. 3 Il sortit vers la troisième heure, et il en vit d`autres qui étaient sur la place sans rien faire. 4 Il leur dit: Allez aussi à ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera raisonnable. 5 Et ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers la sixième heure et vers la neuvième, et il fit de même. 6 Étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d`autres qui étaient sur la place, et il leur dit: Pourquoi vous tenez-vous ici toute la journée sans rien faire? 7 Ils lui répondirent: C`est que personne ne nous a loués. Allez aussi à ma vigne, leur dit-il. 8 Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant: Appelle les ouvriers, et paie-leur le salaire, en allant des derniers aux premiers. 9 Ceux de la onzième heure vinrent, et reçurent chacun un denier. 10 Les premiers vinrent ensuite, croyant recevoir davantage; mais ils reçurent aussi chacun un denier. 11 En le recevant, ils murmurèrent contre le maître de la maison, 12 et dirent: Ces derniers n`ont travaillé qu`une heure, et tu les traites à l`égal de nous, qui avons supporté la fatigue du jour et la chaleur. 13 Il répondit à l`un d`eux: Mon ami, je ne te fais pas tort; n`es-tu pas convenu avec moi d`un denier? 14 Prends ce qui te revient, et va-t`en. Je veux donner à ce dernier autant qu`à toi. 15 Ne m`est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux? Ou vois-tu de mauvais oeil que je sois bon? - 16 Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers.  

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 » Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ?’! »

 

Homélie dominicale de Fr Benoît-Marie Simon:

Version phonique:

Version écrite:

Bannir la jalousie de nos vies …

Il n’est pas rare de voir, dans l’Évangile, les disciples eux-mêmes demander au Christ quelle sera leur récompense ! C’est dire à quel point la question de la rétribution occupe notre esprit.

En général, on répond : ou bien, que chacun sera rémunéré en fonction de ce qu’il aura accompli . Ou, au contraire, que, puisque Dieu est Bon, tout le monde aura un salaire, quoi qu’il fasse ou ne fasse pas. La deuxième hypothèse séduit beaucoup de monde. On comprend pourquoi ! Reste qu’elle a un point faible : elle repose sur une idée de Dieu dont rien ne dit qu’elle soit vraie. Elle nous arrange bien, sans doute ! Mais, vous n’ignorez pas que la réalité ne correspond pas toujours à nos désirs !

Et ce n’est pas parce que l’évangile d’aujourd’hui enseigne que Dieu ne se contente pas d’appliquer mécaniquement les règles d’une justice implacable, qu’il faut en conclure que la notion même de justice n’aurait plus aucun sens. D’ailleurs, l’Écriture, par exemple dans l’épître aux Galates, parle du « jour de la colère où se révélera le juste jugement de Dieu qui rendra à chacun selon ses œuvres… » (Gal, 2, 6).

Comme toujours, dans les paraboles, il faut comprendre la leçon. Et non y voir ce qu’on désire y trouver, ou transposer paresseusement ce qu’on lit. Voilà pourquoi il faut, d’abord et avant tout, saisir dans quelle intention le Christ raconte cette parabole. De ce point de vue, le texte est très clair : il est question, ici, du Royaume des Cieux, et non de ce dont nous avons l’expérience. Et cela change tout !

En effet, s’agissant des biens de ce monde, en admettant qu’on donne, à celui qui n’a rien fait, la même paye qu’à celui qui a travaillé, on lui octroie ce qu’il aurait pu et dû gagner. Du coup, on fait une exception ; ou, si vous préférez, on fait semblant. Bref, on met entre parenthèse, purement et simplement, la justice qui veut qu’on mérite ce qu’on reçoit, comme tout le monde !

Mais, le don de la vie éternelle n’a rien à voir avec tout cela ! La preuve : qui peut atteindre, par ses propres forces ou par son habileté, la béatitude du ciel ? Personne, évidemment ! Bref, on ne peut pas la mériter, comme l’ouvrier a droit à son salaire ! C’est un pur cadeau de Dieu. Dans ces conditions, il est parfaitement ridicule de mesurer si quelqu’un la mérite plus qu’un autre ! C’est cette vérité toute simple que nous rappelle la parabole d’aujourd’hui.

D’ailleurs, vous l’aurez remarqué, le propriétaire ne répond pas à la jalousie des ouvriers de la première heure, en prétendant qu’on peut faire, de temps en temps, une exception à la justice, ou que l’autre a des excuses, ou que sais-je encore ! Il se contente de lui rappeler qu’il a fixé le salaire selon sa volonté à Lui, et non en appliquant un barème qui s’imposerait. Aussi lui dit-il : « n’est-ce pas d’un denier que nous sommes convenus« …

Comprenons-bien : puisque l’on reçoit la vie éternelle uniquement parce que Dieu a envie de nous la donner, et non parce qu’on y a droit, Il peut bien la donner aux ouvriers de la dernière heure comme aux premiers. Et, c’est précisément ce qu’affirme le propriétaire dans la parabole : « Il me plaît de donner à ce dernier venu autant qu’à toi« . Et il ajoute : « n’ai-je pas le droit de disposer de mes biens comme il me plaît ? »

Bien entendu, le « bon plaisir » en question n’est pas synonyme de caprice, mais, au contraire, l’expression de l’amour de Dieu pour sa créature. Aussi, l’évangile, oppose-t-il la bonté du maître à la jalousie de cet ouvrier. Et il précise que l’une est l’occasion qui fait naître la seconde : « faut-il que tu sois jaloux, parce que je suis bon ! » Voilà, en quelques mots, l’explication de l’origine du péché. Tout simplement parce qu’être confronté à un amour, très pur et très gratuit, engendre la tentation de le refuser, en s’enfermant dans un orgueil dont, autrement, nous n’aurions jamais eu l’idée ! Et, une des facettes de cet orgueil est, précisément, la jalousie.

J’ajoute que la vie éternelle est une, comme le denier de la parabole. Par conséquent, en tout état de cause, il ne peut y avoir qu’une seule et même récompense pour tous ! Faut-il en conclure que Dieu sauvera tout le monde ? Soyons honnêtes : rien, dans le texte d’aujourd’hui, ne permet de tirer cette conclusion !

N’oublions pas, en effet, que les ouvriers de la dernière heure ont, tout de même, travaillé dans la vigne. Et puis, bien sûr, d’autres textes, dont celui que j’ai cité en commençant, enseignent explicitement le contraire. Or, vous le savez, l’Écriture est une seule et même parole de Dieu, c’est-à-dire que c’est un tout, il faut donc comprendre n’importe quel passage en cohérence avec tous les autres.

Répétons-le : ce que le Christ veut stigmatiser, ici, c’est la prétention invraisemblable de celui qui s’imagine avoir droit au salut, et, pire encore, l’avoir mérité par son comportement ! J’imagine que peu d’entre nous oseront le penser ouvertement. Mais, reconnaissons qu’il nous est difficile d’accepter vraiment que le salut est toujours un don gratuit, et, surtout, que ce ne sera jamais quelque chose qui va de soi et ne pose aucun problème ! De ce point de vue-là, ceux qui craignent d’être rejetés ou d’être les derniers, sont, en fait, bien plus proches du royaume des cieux que les autres.

Encore une fois, voilà ce qu’il faut lire dans cette parabole. Cela ne résout pas la question de savoir ce que Dieu doit trouver en nous, pour pouvoir nous introduire dans la vie éternelle. D’où la nécessité de lire l’Évangile, dans sa totalité et sans parti pris… Reste que, d’ores et déjà, on peut deviner que ce n’est pas de l’ordre de l’héroïsme ou de l’efficacité, mais de l’humilité : celle qui demande, sans prétendre ni exiger, ni, par conséquent, être jaloux…

Fr Benoît-Marie Simon op.

 

Lien vers la liturgie florale: Juste rémunération des ouvriers du Royaume…