Eau de mort, eau de vie

10 janvier 2021
Fête du Baptême du Seigneur
Is 55,1-11 ; Is 12,2…6 ; 1 Jn 5,1-9 ; Mc 1,7-11
Homélie du frère Hervé Ponsot

Le Baptême du Christ – Jean Colombe, tempera sur vélin, 1485-1486 – Les Très Riches Heures du duc de Berry, Musée Condé, Chantilly

C’était en juin 1875. Contemplant la crue de la Garonne, le maréchal Mac Mahon aurait prononcé ces mots devenus célèbres : « Que d’eau ! Que d’eau ! ». A quoi il lui aurait été répondu, « Et encore, vous ne voyez que le dessus ». Connaissant cela, je me demande quels mots aurait prononcés le maréchal à l’écoute des lectures d’aujourd’hui… Tant il est vrai qu’il y est question d’eau.

Pourtant, celle-ci, à peine évoquée, semble céder le pas à d’autres réalités. Dans le livre d’Isaïe, la lecture commence par « vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau », et l’on s’attend à un développement sur ce thème : mais les versets qui suivent nous parlent de vin, de lait, de pluie, de semence. Dans la deuxième lecture, saint Jean évoque « Jésus Christ, qui est venu par l’eau et par le sang », avant d’assurer qu’ils sont trois à témoigner, « l’Esprit, l’eau et le sang ». Quant au récit de l’évangile, rapportant le baptême de Jésus, il n’est pas étonnant qu’il y soit question d’eau, mais elle est presque aussitôt mise au second plan : « Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ; lui (Jésus) vous baptisera dans l’Esprit Saint ».

Comme si l’on se méfiait de l’eau qui attire et fait peur tout à la fois. Si elle est absolument nécessaire à toute vie sur terre, elle est aussi, en particulier chez les Hébreux qui n’étaient pas des marins avertis, une menace. Souvenons-nous du Déluge. Ou bien de la fuite hors d’Égypte : la même eau fut alors signe de vie pour les Hébreux passant le fleuve à pied sec, comme elle fut aussi source de mort pour les Égyptiens.

Cette ambiguïté de l’eau, mêlant mort et vie, est justement aussi celle du baptême : certes, sa dimension de mort n’est plus trop perceptible tel qu’il est le plus souvent administré aujourd’hui, avec quelques gouttes sur la tête, mais elle reste notable dans le baptême par immersion tel que Jésus l’a d’ailleurs reçu. Et il me semble que Marc en est bien conscient lorsqu’il écrit « remontant de l’eau, Jésus vit le ciel se déchirer » : n’est-ce pas là une manière subtile d’évoquer la mort de Jésus et son entrée dans la gloire ?

Nous avons célébré la vie lors de la Nativité mais, aussitôt après, l’Église nous a rappelé le martyre d’Étienne et celui des saints Innocents : la mort est ainsi évoquée aux premiers jours de Jésus sur notre terre. Mais elle ne touchait pas encore Jésus lui-même. Or voilà qu’aujourd’hui il se présente au baptême : pour Jean-Baptiste comme pour nous, il est clair que ce baptême, entendu comme une purification, ne lui était pas nécessaire. Mais si l’on comprend cette entrée dans l’eau comme mettant la vie au cœur de la mort et la mort au cœur de la vie, alors elle a toute sa justification.

Frères et sœurs, après une année 2020 qui a marqué le retour au premier plan de la mort, comme une sorte de redécouverte d’une réalité pourtant toujours présente, sans doute est-il bon de nous souvenir que vie et mort voyagent toujours ensemble : sachons accueillir l’une comme l’autre. Cela pourrait être notre manière d’inscrire le baptême de Jésus au cœur de notre propre vie.

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