La divine fugue

Dimanche 26 décembre 2021 – Fête de la Sainte Famille
1 S 1, 20-22.24-28 ; Ps 83(84) ; 1 Jn 3, 1-2.21-24 ; Lc 2,41-52
Homélie du frère Jorel François



Jésus parmi les docteurs – Frans Francken l’Ancien, huile sur toile, 1587 – Anvers, cathédrale Notre-Dame

Un enfant est toujours beau. Un nouveau-né mérite toujours d’être admiré et fêté, parce qu’il est en lui-même un miracle, un motif d’espérance, un maillon de plus dans la chaîne de la vie. Va-t-il être aussi intelligent, aussi en bonne santé, sera-t-il maire, préfet, président, cardinal, pape, sera-t-il aussi riche que ses parents…aussi infortuné…?

Autant de questions qui viendront peut-être plus tard. Pour l’instant, le fait même qu’il soit là, tout souriant, tout vulnérable, tout innocent, est déjà un motif d’admiration et de réjouissances. Aussi est-il entouré, protégé, choyé, d’autant plus que de nos jours, un enfant, au moins dans certain milieu, est forcément désiré, souhaité, attendu. Sa venue, sa présence suscitent donc de l’allégresse, de la joie. L’enfant que nous prenons dans nos bras, livré entre nos mains, participe du miracle de la vie, il est motif d’action de grâce.

Avec sa naissance, ceux des œuvres de qui il est la conséquence accèdent au statut de parents, ou sont confortés dans ce statut quand il n’est pas le premier-né. Le statut d’adulte des parents s’agrandit par le fait même qu’ils se trouvent propulsés, introduits ou confirmés dans celui de parent, qui donne un certain aplomb, une certaine assurance, ne fut-ce par rapport à la descendance et l’héritage à transmettre, désormais pas à n’importe qui ou à un membre éloigné de la famille, mais à un proche, un être de son être, chair de sa chair, qui perpétue son être dans l’espèce. La lignée, le nom sont désormais assurés…

Cela étant, si les soucis de la vie ne commencent pas avec ce nouveau statut, ils se trouvent souvent accrus, renforcés. Les nuits sans sommeil, les pleurs, les inquiétudes de toute sorte à propos de l’enfant sont le lot des parents qui méritent vraiment ce nom. Joseph et Marie, ce que nous appelons la Sainte-Famille, avec Jésus au milieu, n’en ont pas été épargnés. Pour modèle que soit la Sainte Famille, elle ne demeure pas moins une famille… comme toutes les autres. Et même, c’est en tant que telle, qu’elle est une famille modèle pour les familles humaines, nos familles.

Jésus a douze ans, il a déjà bien grandi. Pour Marie et Joseph, les réjouissances, les festivités de la naissance ont passé. Voilà douze ans déjà depuis qu’il faut faire face au quotidien de la croissance, qui se fait sans trompettes ni clairons, peut-être sans apparition d’anges non plus, mais qu’il importe de gérer (telle une vigne qu’il faut encadrer, émonder), pour qu’elle ne débouche pas sur n’importe quoi. Et Joseph et Marie ne sont pas seuls dans cette aventure. Déjà il a fallu se soumettre aux habitudes du groupe, de la tribu, qui a ses codes, ses tabous…
Samuel et les siens sont montrés dans la première lecture (1 S 1,20-22.24-28). Il en va de même pour Jésus et sa famille dans l’évangile.

Une semaine après la naissance, parce qu’il s’agissait d’un garçon, c’était déjà le rite de la circoncision et l’imposition d’un nom…. Il a fallu aussi se soumettre au rite de la présentation au temple pour la purification de la mère et le rachat de l’enfant, conformément à ce qui est demandé par la loi.

Toujours comme le veulent les coutumes juives, à douze ou treize ans, il faut faire la bar-mitsva… L’évangile ne parle pas de bar-mitsva mais de pèlerinage autour de la fête de pâque. Mais il y est vraisemblablement aussi question – l’épisode le suppose. Les parents de Jésus habitent en province. En bon religieux, comprendre alors en bons citoyens juifs (religiosité et pratiques culturelles, citoyennes ou civiques se trouvent alors tout imbriquées, tout mélangées), ils avaient l’habitude, tous les ans, de monter à Jérusalem, manger la pâque. Certes il existe déjà ça et là des synagogues en ces temps-là, à l’intérieur d’Israël comme dans la diaspora, mais pour certains types d’actes, centralisme cultuel oblige, il fallait monter à Jérusalem quand on le pouvait. L’enfant, ayant grandi, alors Marie et Joseph l’emmènent avec eux cette fois-ci.

Douze ans, c’est l’âge de la bar-mitsva, selon les traditions juives, mais c’est aussi l’âge de commencer l’adolescence, de faire son entrée dans le monde des adultes. L’enfant (teknon) en phase de l’adolescence veut s’émanciper de ses parents, cherche donc à élargir son cercle, et voilà Jésus peut-être bien à l’aise au milieu des maîtres (didaskalon) du temple…

Le temple, lieu d’actions de grâce par excellence, lieu où l’on vénère l’humilité de Dieu dans le mystère de sa présence-absence, humilité qui serait donc à imiter, mais en même temps, lieu de toutes les tentations, à commencer par celle de l’idolâtrie… lieu où l’on peut penser avoir tout compris, avoir fait le tour du mystère, pour l’avoir étudié, cherché à le cerner, canaliser, ritualiser, codifier, maitriser. Le temple: lieu à partir duquel on peut se jeter en bas…retrouver ses propres abîmes parce que l’on n’avait pensé qu’à sa propre réalisation, à sa propre gloire, son propre plaisir (la conjoncture ne le rappelle que trop). Tant pis si l’on éclipse Dieu…en y dévorant sans vergogne les biens des pauvres, en fragilisant des vies, en détruisant des vies déjà fragilisées, en scandalisant les faibles, en jouant le jeu du monde, en s’adonnant à des mondanités…

Au temple, Jésus discute, interroge, questionne. Il ne se comporte donc pas en béni-oui-oui. Plus tard, il se fera un fouet d’une corde : il s’agira de tenter d’y faire le ménage, y mettre de l’ordre. Pour l’instant, il se contente d’interroger, et de répondre – témoin que de cette matière aussi on peut en discuter… Et l’on s’étonne de son intelligence, de sa sagesse : n’est-il pas le fils du charpentier, son accent n’est-il pas celui d’un provincial, celui d’un rude galiléen? Ses interrogations invitent sans doute à lire et relire les Écritures, à en discuter, voire les dépasser. Il vous a été dit, moi je vous dis…

Mais Jésus, parce qu’il était sage et parce qu’il était Dieu, il le savait sans doute : on n’interroge pas impunément le statu quo, on ne bouscule pas sans conséquences l’ordre du monde…Tout comme il en coûte pour y briller, de même pour le remettre en cause… Je nous renvoie aux mystères de la Semaine Sainte.

Pour l’instant, nous n’en sommes pas encore rendus là : rejoignons donc Jésus au Temple, relisons avec lui les Écritures, interrogeons les gestionnaires du mystère…Ouvrons plus largement nos cœurs au mystère de Noël, faisons un peu plus de place dans nos familles à la Sainte Famille. Amen.

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