Orgueil et humilité

28 août 2022 – 22è dimanche du T.O., année C
Si 3, 17-18.20.28-29 ; Ps 67 (68) ; He 12, 18-19.22-24a ; Lc 14, 1.7-14
Homélie du frère Jorel François



© Yasmine Gateau pour La Croix

Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité… Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser. L’orgueil est une maladie presqu’incurable. Il figure sur la liste des sept péchés dits capitaux. En tant que tel, il est la source, la racine de beaucoup d’autres péchés si ce n’est de tous. Il a sans doute présidé à la désobéissance de nos premiers parents, ce que nous recevons dans la foi, pour faire vite, et que nous, chrétiens, nous appelons péché originel.

Ben Sirac, que nous avons écouté dans la première lecture, et que nous avons paraphrasé tout en y faisant quelques ajouts, a probablement vécu au IIe siècle av. J.C. Israël est alors sous la domination grecque. Le monde européen, jusqu’à l’Indus, était depuis Alexandre le Grand, dominé par la Grèce. Même suite à la conquête de la Grèce par Rome, la culture grecque continuait de donner le ton au reste du monde connu. Vous connaissez la boutade : Rome a conquis la Grèce par les armes et la Grèce, par la suite, a pris sa revanche par la culture. Or l’humilité, pas plus chez les Romains que chez les Grecs, n’était une vertu. La modestie, qui est une forme d’humilité, n’était acceptée, dans la mentalité grecque, que chez les jeunes et non chez les adultes. Les adultes étaient invités à faire preuve de courage; ils devaient agir sur le monde pour y imposer leur marque, être fiers des résultats de leurs actions. Il s’agissait d’être grand, magnanime, de garder le front haut.

C’est pourtant dans ce contexte que Ben Sirac écrit ce que nous venons d’écouter. Le fils de Sirac n’avait donc pas vendu son âme, il se souvenait et comprenait qu’un seul était vraiment grand et tout-puissant : le Seigneur Dieu de l’univers, et qu’il ne fallait pas s’enfler devant lui.

Mais quelques siècles auparavant, au IVe s. av. J.C., et parce que l’on savait ce que pouvaient les puissants de la terre, qui ne sont pas toujours les vrais représentants de Dieu, le livre des Proverbes conseillait déjà: « En face du roi, ne prends pas de grands airs, ne te mets pas à la place des grands; car mieux vaut qu’on te dise : ‘monte ici!’ Que d’être abaissé en présence du prince » (Pr 25, 6-7).

Les auteurs des Proverbes comme ceux du livre de Siracide avaient raison chacun de leur côté, mais peut-être beaucoup plus ceux-ci que ceux-là, car quand on laisse tomber les oripeaux, les pseudo-valeurs, quand on fait abstraction des grandeurs « d’établissement », des distinctions accidentelles et que l’on s’en va à l’essentiel, quelle personne humaine peut vraiment se dire plus importante qu’une autre? Qu’avons-nous que nous n’ayons reçu?

Différents les uns les autres mais tous égaux, ne sommes-nous pas l’œuvre d’un même Père, n’avons-nous pas tous été façonnés par un même Dieu, avec un même propos, une même destination? Et surtout : qui peut prétendre être aussi grand que le Seigneur, lui qui a fait le ciel et la terre et tout ce qu’ils renferment? Lui, et c’est la deuxième lecture qui nous permet de l’affirmer (He 12, 18-19.22-24), dont la toute-puissance consiste à se cacher comme pour laisser à moins important que lui la possibilité de se montrer, pour babiller, frétiller, s’agiter et faire du bruit?

Toujours est-il que les paroles de Ben Sirac comme celles du livre des Proverbes préparaient ce que nous dit Jésus dans l’évangile du jour: dans les parades et les cérémonies qui se font dans ce monde, ne cherche pas à te mettre à la première place, de peur que tu ne sois humilié.

Dieu est le tout premier à avoir accompli ce qui est demandé en termes d’humilité. Non seulement il est un Dieu caché mais encore au nom même de son humilité et de son amour pour les hommes, il s’est abaissé dans la chair et, selon notre fois, s’est fait homme en Jésus, son fils bien-aimé.

Le message est au moins en principe reçu dans l’Église et son personnel. Les Pères de l’Église, malgré leur formation gréco-latine, et par la suite, beaucoup de nos théologiens, ont fait ce que les Gréco-Romains n’ont pas fait : ils ont érigé l’humilité en vertu, tout en ayant soin de la distinguer d’une certaine modestie, qui peut attirer l’humiliation, et qui, avec l’orgueil, sont deux extrêmes, deux vices à éviter…

Si l’orgueil consiste à se prendre pour qui l’on n’est pas, mais en s’attribuant tous les bénéfices de cette méprise consciente et volontaire, l’humiliation ou la fausse modestie consiste, pour sa part, à s’aplatir ou être aplati plus qu’il ne faut, de sorte que dans l’un comme dans l’autre cas, dans l’orgueil comme dans la fausse modestie, on est en porte à faux, on est dans le mensonge.

Les Pères de l’Église, les théologiens et pasteurs, se sont donné la peine de faire toutes ces distinctions, pour nous aider, à notre tour, à avoir une certaine intelligence de la vraie humilité, celle du Dieu caché des Écritures, et apprendre à la vivre.

Mon fils, ne t’enfle pas d’orgueil, ne t’élève pas, car qui s’élève sera abaissé et qui s’abaisse sera élevé!

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