Certains racontent que Charles Péguy, marchant vers la cathédrale de Chartres, rencontra tour à tour trois tailleurs de pierre et leur demanda ce qu’ils étaient en train de faire. Le premier répondit : « Je casse des pierres. » Le second, quelques kilomètres après, avec un teint plus enjoué : « Je gagne de l’argent pour ma famille, au milieu de l’air pur que j’aime tant ». Le troisième, au soir de la journée, avec les mêmes outils, le même travail et un sourire radieux : « Je bâtis une cathédrale ».
Même ouvrage et pourtant quelle différence. L’ouvrage spirituel accompli n’est pas le même selon le sens que nous lui donnons. Or, notre époque est celle de la perte du sens, nous nous réveillons du rêve capitaliste et du rêve marxiste qui pour l’un s’exclame : exploitons, mangeons, buvons, car demain nous mourrons et pour l’autre s’exclame : terrifions, tuons, et demain nous mangerons et nous boirons. Deux faces d’un même matérialisme. Victor Frankl, psychiatre interné à Auschwitz, écrivait que seuls ceux qui arrivaient à mettre du sens, un but, familial, travail ou tout autre, dans ce lieu du non-sens absolu, arrivaient à s’en sortir. Exigence humaine mais qui se heurte à une impossibilité.
Car, ce sens, seul le Christ peut nous le donner. Saint Augustin écrivait que l’homme a un désir spécifique et un désir commun à tout être : la connaissance de la vérité et la continuité dans l’existence. Christ est le seul chemin pour parvenir à la plénitude de la vérité, pour parvenir à la vie véritable.
Après s’être heurté à la question du non-sens, notre esprit se heurte à d’autres questions. Première question : est-ce à moi de créer du sens ?
Il y a deux choix possibles. Soit, à la suite de Nietzsche ou de Sartre, mon existence n’a d’autre perspective que celle que je lui donne et alors je ne pourrais que me récolter moi-même, me faire mon propre dieu, quitte à marcher sur les autres. Cela engendre la culture de mort que nous connaissons bien en Occident. Soit, je reçois le sens de ma vie de la part de Celui qui en est à l’origine et qui en est la fin, notre créateur mais qui ne veut ni ne peut nous sauver sans nous. Il n’y pas d’entre deux. Regardons comment nous prions : Jésus est-il l’aliment miracle et exceptionnel ? Celui à qui nous nous adressons quand rien ne va ? Jésus est-il la cerise sur le gâteau ? À sa place, bien sagement, le matin parfois, le soir sûrement. Jésus est-il le rhum qui imprègne tout le gâteau ? Avec un cœur qui ne cesse, au cœur de ses journées, de son travail, de ses loisirs, de s’élancer vers Lui.
Car à cette première question, une deuxième s’impose : à qui ai-je le désir de m’affilier ?
Nous avons d’un côté le prince de ce monde, le Satan qui est tout le contraire du Christ, chemin, vérité et vie. Il est le séducteur du monde entier dans le livre de l’Apocalypse, l’égareur selon le mot grec, le père du mensonge, entrainant vers la perdition et la mort éternelle, salaire du péché. Pour lui, qu’importe que nous soyons à 10 mètres ou 10 kilomètres du Christ, tant que nous ne sommes pas sur son chemin, nous n’irons pas vers sa vie.
Nous avons de l’autre côté le Christ, roi humilié, crucifié mais roi glorifié et ressuscité. Pierre angulaire, de fondation pour ceux qui veulent bâtir sur Lui, se fortifier en Lui, aimer grâce à Lui. Pierre d’obstacle pour ceux qui le refusent, qui le combattent, qui repoussent son règne. Il s’est associé une pierre visible, Pierre qui fut le nom de bien des pasteurs, Simon, Jean-Paul, François et aujourd’hui Léon, des pierres de fondations que sont les apôtres par lesquels l’évangile du salut nous est arrivé. Le Christ est tout et, sans Lui, rien n’a de sens.
Troisième question : comment s’affilier à lui ?
Par la foi. Non celle qui se manifeste dans la facilité mais celle qui s’accroche, qui se cramponne à cette pierre de salut, à ce que le Christ est, le Fils unique du Père, l’unique chemin vers Lui, à ce qu’Il dit, à ce qu’il fait. Le cas contraire, notre cœur ressemblera à ceux de Thomas ou de Philippe : se justifiant par notre ignorance ou à la recherche de réponses faciles, évidentes. Or, le temps de Dieu n’est pas celui de nos impatiences.
Quatrième question : quels sont les fruits, les caractéristiques d’une pierre vivante ?
Nous pouvons en évoquer trois.
Premièrement, la liberté. Quelle liberté possède qui veut aimer par le Christ et pour le Christ ! Car le Christ ne tient pas la carte de notre vie en se demandant si nous allons rater notre destin. Il tient notre main pour que, discernant ce qui est juste, bon, ce qui est le meilleur, appuyés par sa grâce, nous tracions avec Lui la route pour laquelle il s’engage avec nous, pour laquelle Il nous fait confiance. Ingéniosité dont les apôtres témoignent par l’institution des sept, préfiguration des futurs diacres. Quelle liberté des saints qui se devine dans la diversité des époques et des vies ! Quelle liberté possède celui qui veut s’engager pour le Christ, pour ceux qui, quittant père et mère, sont appelés à être de saints parents, pour ceux qui, quittant une vie bonne dans le monde, sont appelés à une vie meilleure pour devenir moniales, religieux, prêtres. La vraie religion ne peut qu’épouser l’autonomie humaine sans cesse liée à la volonté de Dieu. Toute fausse religion, venant des hommes, caricature et singe la vraie et devient sectaire, empêchant de réfléchir, imposant des rites sans sens et sans Dieu.
Deuxième, la complémentarité. Nous ne sommes pas sauvés seulement pour nous-mêmes mais pour les autres. Nous sommes successivement, à des moments, sur bien des aspects, soutenus et soutiens. Si nous ne tenons pas notre place, le mur troué s’écroule. Complémentarité et réciprocité, selon nos vocations, nos charismes et nos qualités.
Troisièmement, le fait d’être taillée. Taillée par l’Esprit, par la vie, par la Croix. Taillée par Dieu pour être une pierre de choix, race choisie, car, bien avant que nous ayons répondu à l’appel du Christ, c’est Lui qui nous a voulus et choisis. Pour être une pierre arrimée à l’offrande du Christ, un sacerdoce saint, pour nous offrir intimement par Lui au Père. Pour être une pierre de témoignage, jouant comme le réclame le psaume de la lyre à dix cordes, vivant les dix commandements qui ne sont rien d’autre que l’application concrète du double commandement de la charité.
Chère Samia, en devenant aujourd’hui catéchumène, vous entrez dans cet édifice spirituel qu’est l’Église et dont le Christ avait prophétisé qu’elle ferait des choses plus grandes que Lui car elle les fait en Lui qui est sa pierre de fondation, la tête de son Corps.
Nous sommes invités à vous suivre. Car, mes frères, mes sœurs, nous ne sommes pas destinés à devenir des pierres tombales, témoins du passé. Nous sommes appelés à être des pierres vivantes, témoins de l’éternité et pour l’éternité. Il nous faut choisir. Choisis la vie, pour toi et ta postérité, aimant le Seigneur, écoutant sa voix, s’attachant à ses pas écrit le Deutéronome. Venez, soyons des bâtisseurs de cathédrale !