Vivifiante obéissance

Les lectures de ce jour nous rappellent que nous vivons sous le regard du Seigneur, et que nous avons à lui rendre compte de nos actes. Il en est ainsi parce qu’au fond c’est de lui que nous tenons notre existence ; il est notre Créateur, notre Père ; c’est de lui que toute paternité tire son nom. Le bonheur humain, comme d’ailleurs celui des créatures purement spirituelles que sont les anges, consiste à vivre dans l’amitié avec Celui qui nous a créés. Il s’agit, simplement pourrait-on dire, d’accomplir le bien, de pratiquer le droit et la justice, pour reprendre les mots du prophète Ezéchiel dans la première lecture.

Probablement n’avons-nous pas d’objection majeure contre un tel projet. Pourtant, il peut être utile de regarder les choses d’un peu plus près ; en effet, ceux à qui Jésus s’adresse dans l’Évangile de ce jour étaient sans doute d’accord, eux aussi, avec l’idée de vivre selon la loi de Dieu : ces gens, les grands prêtres et les anciens, ne font-ils pas partie de l’élite religieuse du peuple d’Israël ? Et pourtant, Jésus leur adresse des reproches sévères. Que se passe-t-il donc ? Qu’ont-ils donc fait de mal ? Jésus le leur dit : ils n’ont pas cru à la prédication de Jean-Baptiste. Ils n’ont pas pris à leur compte l’appel de ce prophète à se convertir et à croire en Jésus. Ils ont laissé passer cette chance.

Dieu, dans sa miséricorde, leur a donné une seconde chance : celle de voir que les prostituées et les publicains, c’est-à-dire ceux qui collectent l’impôt pour les Romains, se sont convertis en écoutant Jean-Baptiste, puis Jésus lui-même ; cela aurait dû les faire réfléchir, leur dit Jésus. Mais non : leur cœur est resté dur.

Cette prise de parole du Seigneur Jésus a constitué pour eux une troisième chance d’ouvrir enfin leur cœur à la parole vivante de Dieu ; espérons que certains d’entre eux au moins ont su saisir cette chance en reconnaissant que Jésus est le Messie, l’envoyé de Dieu venu nous sauver ! Espérons qu’ils ont évité ce drame qui consiste à refuser de remettre en question sa propre manière de vivre. Ils veulent faire le bien, ils prétendent obéir à Dieu ; sans doute le font-ils dans une certaine mesure, mais au fond de leur cœur, ils résistent à Dieu, sans vraiment s’en rendre compte. Jésus leur parle pour essayer de leur ouvrir enfin les yeux sur cette réalité.

L’enjeu n’est pas mince : il s’agit de rien moins que d’une question de vie et de mort, nous disait le prophète Ezéchiel : le méchant mourra à cause de son mal, tandis que le juste ne mourra pas, il vivra. Certains diront que toute vie s’achève par la mort, et cela qu’on ait fait le bien ou bien le mal. Voilà qui est vrai concernant la vie corporelle ; mais le prophète parle déjà, sans le dire encore très nettement, d’une autre vie : la vie de l’âme, à laquelle la mort physique ne saurait mettre un terme. L’âme humaine subsiste après la mort, mais ce n’est pas automatiquement qu’elle connaît alors le bonheur du Ciel ; il y a d’abord l’étape du jugement par Dieu lui-même, dont la miséricorde n’annule pas la justice. Quand il s’agira de rendre compte à Dieu de notre existence, ce ne sera pas du tout la même chose d’avoir fait d’abord le bien puis le mal dans notre vie, ou au contraire de nous être détournés du mal pour accomplir le bien. Le Seigneur tient compte de la succession des choses ; il nous jugera selon le cheminement que nous aurons suivi. Les lectures de ce jour sont là pour nous fortifier dans le labeur de conversion qui doit être le nôtre ; comme l’a fort bien dit S. Jean-Marie Vianney, le saint curé d’Ars : les saints n’ont pas tous bien commencé, mais ils ont tous bien fini !

Mais est-il donc si difficile d’obéir à Dieu ? Notre expérience de la vie peut beaucoup nous aider à répondre à cette question. Il y a des périodes où il nous est facile d’aimer Dieu et de nous dévouer au service de ceux qui nous entourent. Il y a aussi d’autres contextes où tout cela devient plus difficile, pour diverses raisons, liées par exemple à notre état intérieur ou à ce que font les personnes avec qui nous vivons. Les uns et les autres peuvent se trouver dans des situations bien différentes de ce point de vue. C’est d’ailleurs une raison d’être attentifs les uns aux autres, et pour cela les paroles de S. Paul dans la deuxième lecture sont très précieuses. Il nous appelle à nous réconforter les uns les autres, à nous encourager mutuellement avec amour, tendresse et compassion. Il ne s’agit pas de tout bénir, de ne jamais faire aucun reproche ; Jésus lui-même, d’ailleurs, nous montre bien l’exemple de cette charité qui est à la fois douce et ferme, compréhensive et exigeante. Notre amour envers les autres peut parfois nous pousser à leur faire à juste titre des remarques, voire des reproches ; cela peut d’ailleurs demander plus de courage que de se taire pour ne pas faire de vagues. Demandons au Seigneur les grâces de conseil et de force (ce sont des dons de l’Esprit Saint) pour savoir parler et réagir comme le Seigneur nous y appelle.

La réciproque est vraie aussi : demandons aussi la grâce de savoir recevoir comme des cadeaux les remarques bienveillantes que l’on nous fait au sujet de notre conduite ; ce sont autant d’occasions de nous améliorer. Il y a sans doute des défauts qui ne se corrigent plus avec le temps, et pourtant il nous reste bien toujours une certaine marge de manœuvre, une certaine capacité à rectifier des manières de faire qui ne sont pas vraiment dignes d’un fidèle du Christ. C’est là, sur ce terrain où s’exerce notre liberté, que le Seigneur nous appelle à concentrer nos efforts, c’est là que les personnes qui nous côtoient peuvent constater que nous prenons au sérieux l’appel de notre Père céleste à travailler à sa vigne. Cela peut être difficile, S. Paul le rappelait dans la lecture : Jésus a choisi d’obéir à son Père jusqu’à la mort, et la mort de la croix. Jésus lui-même ne nous le cache pas, lui qui nous dit quelque part dans l’Évangile (Mt 16,24-25) : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*