Miséricordieux comme le Père

Les paraboles ont une visée pédagogique, et l’une des finalités de celle-ci est de souligner l’incohérence dont beaucoup peuvent malheureusement faire preuve dans leur façon d’agir.

C’est la logique de deux poids deux mesures qui est ici reprochée. Alors même que ce débiteur insolvable mis en scène dans la parabole venait de bénéficier de la clémence de son généreux créancier, à peine venait-on de lui pardonner une dette colossale qu’il aurait été incapable d’éponger, le voilà qui se montre intransigeant, impitoyable avec un débiteur qui ne lui devait pourtant que quelques centimes. Faire du bien au méchant ne garantit pas qu’il apprendra à faire de même.

Ne pas faire aux autres ce que nous n’aurions pas aimé qu’on nous fasse, c’est pourtant la base de l’agir vertueux, de la morale. Et Jésus, nous le savons, en a rajouté une couche : ce que nous aimerions que les autres fassent pour nous, il nous invite à le faire pour eux. Nous n’avons donc pas à attendre que ce soit eux qui nous fassent du bien, mais nous sommes invités à anticiper, à donner l’exemple.

Une des conditions pour qu’une action soit morale, rappelle Kant, consiste à s’assurer que la maxime qui la commande soit universalisable, qu’elle puisse être étendue à tout le monde. Quand ce n’est pas le cas, il est fort à parier que ce dont il s’agit, ce sont de petits arrangements avec la conscience pour qu’on soit tranquille.

La parabole se termine en rappelant que non seulement le créancier se met en colère contre cet homme qui s’est montré impitoyable, non seulement il l’a envoyé chercher et l’a fait mettre en prison jusqu’à ce qu’il rembourse intégralement sa dette, mais encore, et c’est dans la bouche même de Jésus que cette parole est mise : c’est ainsi que Dieu nous traitera, si chacun de nous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur.

Ce qu’il importe de souligner ici, n’est ni, me semble-t-il, la colère du créancier en tant que telle, ni l’idée d’une certaine vengeance, ni celle de la justice rétributive, mais la miséricorde, le pardon. La colère de ce créancier, sa volonté de justice est au service de cet appel à la miséricorde, au pardon.

Chacun de nous est alors invité à prendre son frère en pitié – comme la morale, le terme a mauvaise presse aujourd’hui –, à se rappeler que nous sommes faibles et fragiles, et que nous n’avons pas le droit d’être aussi intraitables les uns avec les autres, nous n’avons pas le droit de nous fermer le cœur à la misère de notre prochain. Dieu ne nous traite pas selon nos péchés, il ne faut pas, à notre tour, que nous soyons impitoyables pour le prochain qui a quelques broutilles contre nous.

Comment pouvons-nous demander pour nous-mêmes ce que nous refusons aux autres… (Siracide 28, 3-4)? Les autres n’auraient-ils pas les mêmes droits que nous, ou serions-nous une classe d’hommes particulier pour qui il faudrait des privilèges?

Dieu ne fait acception des personnes : la mesure que nous utilisons pour mesurer pour autrui sera utilisée pour mesurer pour nous aussi. Et c’est d’ailleurs tout à fait ainsi qu’on devait procéder entre les hommes si d’aventure on souhaitait mettre fin aux privilèges et faire régner la stricte justice. Mais en même temps, même entre nous, tout bon juriste sait qu’il faut parfois en appeler à l’équité (les Anciens disaient épikie) si l’on ne veut pas qu’une certaine conception de la justice, égalitariste, intransigeante, implacable ne donne lieu à des injustices.

Si tel peut être le cas à niveau humain, à plus forte raison quand il s’agit de Dieu qui sonde les cœurs et les reins. Dieu est au-delà de nos schèmes mentaux, nos pensées ne sont pas ses pensées, il ne désespère jamais des hommes. Il a pour lui l’éternité, il est patient et donne du temps au pécheur pour qu’il revienne à lui et se repente. Ce que Dieu veut, ce n’est jamais la mort du pécheur, mais qu’il vive, ce qui est recherché, ce n’est donc pas la vengeance, mais la conversion du cœur. C’est la fine pointe de cette parabole.

Tâchons alors d’être miséricordieux comme notre Père céleste est miséricordieux, lui qui fait tomber la pluie sur les bons comme sur les méchants.

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