Frères et sœurs, si une affaire compliquée se présente devant vous, peut-être ferez-vous appel à des amis pour vous aider à la dénouer. C’est aussi de cette manière qu’agit Jésus en comptant sur ses disciples. Mais le livre d’Isaïe que nous avons entendu dans la première lecture, nous montre que le Seigneur n’hésite pas, le cas échéant, à faire appel à ses adversaires : en l’occurrence ici, Cyrus, le roi des Perses, qui ne faisait pas partie des amis du peuple juif. Et qui ne connaissait pas Dieu.
Le Seigneur va même encore plus loin en le qualifiant de « Messie », d’Oint, dont nous pensons sans doute aujourd’hui qu’il s’agit d’un titre que seul Jésus mérite. Pourquoi l’attribuer à Cyrus ? Parce que le Seigneur va se servir de lui pour sauver son peuple tenu en esclavage par les Babyloniens désormais vaincus, et le reconduire à Jérusalem. Ce sera le fameux édit de Cyrus en 538 avant notre ère. Ce n’était sans doute pas l’intention première de Cyrus, dont certains commentateurs estiment qu’il visait surtout à légitimer son pouvoir auprès des peuples vaincus. Mais qu’importe, il s’y soumet et répond sans le vouloir, sans même le savoir, à l’intention divine.
La rencontre de Jésus avec les envoyés des pharisiens est un peu du même ordre. Saint Matthieu est explicite, les envoyés veulent lui tendre un piège. Mais Jésus va se servir de ses adversaires pour retourner le piège et donner une leçon magnifiquement frappée qui va traverser les siècles : « Rendez à César ce qui est à César ». En les invitant à lui présenter le denier de l’impôt, il leur montre qu’ils ont déjà répondu à la question posée : ils sont soumis à César, au moins en ce qui concerne l’impôt. Il ne s’agit donc pas d’opposer Dieu à César, mais de rendre à chacun ce qui lui est dû.
La réponse est belle, mais elle fait fi d’une situation qui ne pouvait manquer de se poser, et qui l’a été au fil des siècles : qu’en est-il lorsque l’impôt est utilisé pour le seul bien d’un tyran et non au profit du peuple ? La réponse se trouve dans la hiérarchie de ce que je vais appeler le dû : ce qui est dû à Dieu est plus important que ce qui est dû à César. Du moins, c’est ainsi que l’ont toujours interprété les chrétiens, et, au premier chef, les martyrs qui ont parfois payés de leur vie cette prééminence divine. Ils ont ainsi manifesté une audace et un engagement qui s’appuient sur une forte conviction, que saint Paul exprime avec beaucoup d’éclat dans la lettre aux Romains : « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment ».