Face au pharisaïsme, le sens profond de la justice divine

« Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux ». Comment entendre cette sévère déclaration de Jésus ?

Précisons pour commencer que la justice dont il est question ici ne concerne pas seulement nos devoirs envers autrui. Au sens biblique du terme, la justice se définit d’abord par rapport à Dieu : est juste le croyant dont l’attitude intérieure et le comportement concret sont vraiment ajustés à la volonté divine. Mais la volonté de Dieu, comment la connaître ? Sur ce point essentiel, pas de divergence entre Jésus, les scribes et les pharisiens : Dieu a fait connaître ce qu’il attendait de l’homme en révélant sa Loi à Moïse et par les prophètes. Jusque là tout le monde est d’accord.
Mais c’est au sujet du rôle exact de la loi de Moïse et de l’interprétation de ses commandements que Jésus s’oppose violemment aux pharisiens « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux ».

I
Le verdict de Jésus est terrible. Il revient à déclarer que les scribes et les pharisiens, ces spécialistes reconnus de la loi de Moïse, ces experts que tout bon juif vient consulter pour savoir ce que prescrit vraiment la loi divine : eh bien ces gens-là en fait se trompent gravement.
Attention ! Jésus ne dit pas que le royaume est inaccessible aux scribes et aux pharisiens ! Mais il déclare que leur système de compréhension de la loi de Moïse compromet l’accès à la vie éternelle. Autrement dit, Jésus ne condamne pas les pharisiens, mais ils réprouve le pharisaïsme.
Le pharisaïsme ? On emploie trop souvent ce terme, à tort, pour stigmatiser l’hypocrisie. En fait le pharisaïsme c’est d’abord une certaine forme de légalisme. Tout légalisme religieux s’imagine qu’il suffit d’appliquer la loi au pied de la lettre pour être parfaitement juste face à Dieu. Quant au légalisme pharisien, il a ceci de caractéristique qu’il entend soumettre aux préceptes les plus rigoureux, les plus petits détails de l’existence humaine, et cela en toute circonstances. Cet idéal exigeant ne manque pas de grandeur. Seulement voilà : à force de codifier les moindres aspects de la vie des Israélites, le pharisaïsme a fini par noyer la conscience religieuse en lui faisant perdre de vue le plus important. De là le reproche de Jésus « Vous filtrez le moucheron, et vous avalez le chameau ! » (Mt 23,24)
Oui, mais quel est le plus important ? Comme le dira Jésus, le plus important c’est la Miséricorde et la Fidélité : la miséricorde envers le prochain, et le fidèle attachement au Seigneur.
Eh bien, tout au long du sermon sur la Montagne, Jésus va s’employer à prémunir ses disciples de ce pharisaïsme mortifère en montrant comment interpréter le sens profond de la loi de Moïse.
Notre évangile d’aujourd’hui en donne trois exemples significatifs. Je ne retiendrai que le premier : la loi qui condamne le meurtre.

II
« Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens :Tu ne commettras pas de meurtre… Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement ». Et Jésus de préciser « Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu ».
Ces propos de Jésus, bien entendu, ne doivent pas être pris au sens littéral. Les spécialistes vous diront qu’il s’agit d’une hyperbole, c’est-à-dire une manière d’exprimer sa pensée en termes très exagérés afin d’attirer l’attention de l’auditeur sur un point important qu’il pourrait ignorer. Il est clair que tout homme en colère qui insulte son frère n’est pas un meurtrier passible du châtiment éternel.
La preuve ? Non seulement Jésus s’est mis en colère à plusieurs reprises, mais il lui est arrivé d’invectiver les pharisiens en les traitant par exemple de « sépulcres blanchis » ou de « pauvres fous aveugles » et autres amabilités de ce genre. Notez cependant ceci : jamais Jésus ne s’emporte quand on s’en prend à lui : « Insulté, il ne rendit pas l’insulte, maltraité il ne fit pas de menace » (1 P 2,23). En revanche Jésus devient véhément lorsqu’on travestit la loi de Dieu au détriment des petits.
Un homme qui insulte son frère n’est pas un meurtrier. Et pourtant… même s’il ne le sait pas, il entre déjà dans la logique de l’homicide. Lorsqu’on dit par exemple à quelqu’un : « tu n’es qu’un idiot », on nie son intelligence pour n’en faire qu’un animal, et donc en parole on le tue en tant qu’être humain. Bien sûr, il est très rare que notre pensée aille si loin. Et pourtant les mots ont un sens, ils ont leur propre logique et en les prononçant on s’avance sur une pente glissante qui peut conduire au meurtre. Il n’y a pas si longtemps, l’insulte se soldait par un duel, et donc par un meurtre. Voilà pourquoi il importe de veiller à éviter soigneusement toute parole, mais aussi toute pensée méprisante à l’égard de ses frères. Il y a des parole qui tuent !

Alors en quoi l’enseignement de Jésus sur la loi de Moïse peut-il nous prémunir des danger du légalisme pharisien ? Eh bien, il le fait de deux manières :

  • D’abord Jésus interprète l’interdit du meurtre à la lumière du précepte final du sermon sur la montagne que Luc formule ainsi : « soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6,36). Eh oui, le moins qu’on puisse dire c’est que mettre fin à la vie de quelqu’un – quand bien même il le demanderait, soit dit en passant – ce n’est pas un acte de miséricorde.

    * Et à un bien moindre degré, insulter son frère, ce n’est pas non plus faire preuve de miséricorde à son égard. L’insulte nous engage sur une pente glissante qui peut aller très loin ; cela peut nous conduire sinon à tuer notre frère, du moins à tuer notre relation avec lui.

Oui, mais nous sommes loin de maitriser toujours notre colère, et lorsqu’on nous frappe sur la joue droite, nous ne tendons pas toujours la joue gauche. Et nous voilà pris d’un indicible malaise, car à ce compte-là, qui peut prétendre vivre pleinement selon l’évangile ?
Eh bien ce malaise est bénéfique, et Jésus le provoque délibérément pour nous prémunir du danger suprême du pharisaïsme : celui de croire qu’il suffit d’appliquer la loi au pied de la lettre pour être un juste, et obtenir une place de choix au paradis.

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