La souffrance du juste

Frères et sœurs, il existe de multiples manières de lire le fameux récit des disciples d’Emmaüs et d’en tirer quelque enseignement. Ce soir, je voudrais m’arrêter sur la question de la souffrance en commentant cette phrase étrange que nous devrions lire avec quelque stupéfaction : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? »

Chacun de nous le sait, par intuition ou expérience, la souffrance est un mal qu’il faut combattre. Enorme chantier de tous les temps, auquel Jésus lui-même s’est employé. Dire que cette souffrance est une conséquence du péché de l’homme et que c’est ce péché qu’il faut combattre est une vérité chrétienne à assumer avec prudence. Car qui ira dire à celui ou celle qui souffre, comme cela s’est trop souvent fait : « convertis-toi et tout ira bien » ?

La manière de Jésus, si je peux parler ainsi, n’a pas seulement consisté à traquer le péché, mais à le prendre sur lui avec toute la souffrance qui l’accompagne. C’est justement ce que nous avons fêté pendant les jours saints et que nous rappelons dans chacune de nos eucharisties. Dans la deuxième lecture, il nous a été dit : « vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ ».

Oui, le secret de notre rédemption, disons plus simplement du rachat de nos péchés, se trouve dans une affirmation toute simple et si forte : « Jésus a souffert pour nous ». Ce qui avait été annoncé lors des Jours saints dans ce fameux passage du livre d’Isaïe : « ce sont nos souffrances qu’il portait et nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes » (Is 53,4-5).

Les théologiens ont donné le nom de souffrance vicaire à cette souffrance particulière du parfait innocent. Jésus nous en a donné le meilleur exemple : il a pris sur lui le péché du prochain et la souffrance qui peut en résulter. Les martyrs, pécheurs ou non, en sont un autre exemple par le don de leur vie. Mais sans aller jusque-là, il existe d’autres manières, des plus faciles aux plus exigeantes, de prendre en charge cette souffrance vicaire. A commencer par le renoncement au si fréquent « ce n’est pas moi, c’est… », avec cette variante « oui, mais moi… ». On peut aller plus loin, en particulier avec la prière, ou bien l’accompagnement de nos proches, de nos amis, de personnes plus lointaines, dans leurs souffrances, ne serait-ce que par une visite.

En 1966, le chanteur Jacques Dutronc nous offrait une chanson très sarcastique intitulée « Et moi et moi et moi » : cette référence vous paraît peut-être surprenante, mais elle garde une réelle actualité, en énonçant dix contextes dans lesquels on ne pense qu’à soi. A l’inverse, dans la certitude de la résurrection de Jésus, et dans la certitude du salut qu’il nous apporte, peut-être pourrions-nous redire aussi souvent que possible, dans nos prières en particulier : « et eux et eux et eux ». Ce serait une occasion de prendre sur soi un peu de la souffrance du monde.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*