L’Épiphanie

3 janvier 2021
Solennité de l’Épiphanie du Seigneur
Is 60,1-6 ; Ps 71 ; Ep 3,2…6 ; Mt 2,1-12
Homélie du frère Thierry-Marie Hamonic

L’adoration des mages – Fra Angelico et Fra Filippo Lippi, tempera sur bois, v. 1440-1460 – National Gallery of Art, Washington

Dans ce récit, il est question de deux sortes de savants : il y a ceux qui bougent, et il y a ceux qui ne bougent pas. D’un côté, il y a les mages : ces savants, venus de Perse, qui n’ont pas hésité à parcourir quelque 2000 km pour adorer le nouveau-né. De l’autre, il y a les savants théologiens de Jérusalem qui n’ont pas jugé utile d’effectuer les quelque 7 km qui les séparaient de Bethléem, ne serait-ce que pour vérifier par eux-mêmes ce que les mages leur annonçaient.
Plus surprenant encore : de ces deux groupes de savants, ce sont précisément ceux qui en savaient le plus – les meilleurs théologiens d’Israël : les grands prêtres et les scribes – qui ont refusé de se déplacer.

Comment expliquer ce mystère ? Et pour commencer, qui sont ces mages, et comment en sont-ils venus à décider ce harassant voyage de plusieurs semaines ?
D’après les historiens, les mages appartenaient à une tribu perse dans laquelle la religion iranienne recrutait ses sages et ses prêtres. C’était des savants renommés pour leur connaissance des astres : on venait les consulter, notamment pour interpréter les phénomènes célestes extraordinaires. Mais les mages étaient surtout des théologiens réputés de la religion l’Iran ancien : le Mazdéisme. En un mot : le mazdéisme professait l’existence d’un Dieu sage et bon (Ahura Mazda), créateur unique du monde. Mais le mazdéisme pensait aussi qu’une divinité subalterne, issue du Dieu bon, s’était opposé à lui, et avait ainsi introduit dans le monde les forces obscures du mal. Le mazdéisme concevait ainsi l’histoire du monde comme un immense combat cosmique contre ces forces mauvaises, combat que le Dieu bon finirait par emporter à la fin des temps. Comment ? Grâce à la venue au monde d’un mystérieux personnage qu’il appelait le Saoshyant dont le nom en persan signifie « le sauveur ».
On sait par ailleurs que les théologiens mazdéens connaissaient les écrits bibliques : tel était le cas de nos mages qui avaient eut vent des prophéties biblique concernant le roi Messie d’Israël. Mais ce n’est pas tout : figurez-vous que certains passages des livres sacrés du mazdéisme allaient même jusqu’à annoncer que ce sauveur naîtrait d’une vierge.
Alors on comprend mieux : nos mages astronomes ont vu se lever une étoile dont la course étrange défiait toutes les lois de leur astronomie, et comme cet astre se déplaçait en direction de la Palestine, ils en sont venus à la conviction que cette étoile leur annonçait la venue au monde du roi messie qui ne pouvait naître que dans la cité des rois d’Israël : à Jérusalem.
Tout s’éclaire ? En partie seulement, car il ne suffisait pas de savoir, il fallait prendre la folle décision d’entreprendre cet énorme périple de 2000 km. Qu’est-ce qui les y a incités ? Sans doute une inspiration divine que symbolisait l’étoile. Mais s’ils se sont mis en route, c’est qu’ils ont senti dans leur cœur un furieux besoin d’être sauvé, et un irrésistible désir d’adorer.

Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui.
Voilà ce que les mages annoncent aux autorités religieuses de Jérusalem. Or celles-ci, nous l’avons dit, ne bougent pas. Et pourtant, ils en savent des choses, puisqu’ils indiquent sans hésiter le lieu où trouver le nouveau né.
Et pourquoi ne bougent-ils pas ? Peut-être parce qu’ils ont eu peur : peur d’encourir la fureur du cruel Hérode, qui n’hésiterait pas à les massacrer s’ils manifestaient la moindre velléité de rendre hommage à un possible rival.
Par contraste, les mages, eux, n’ont pas eu peur. Ils n’ont pas eu peur d’affronter les dangers d’un long et périlleux voyage : le trésor qu’ils emportaient avec eux, même à dos de chameau – ou peut-être même d’éléphant –, ne pouvait manquer d’exciter la convoitise des bandes de brigands qui infestaient la région.
Ils n’ont pas eu peur non plus d’être déçus dans leur attente, et ils n’ont pas eu peur du ridicule tant ils avaient foi en l’étoile.
Mais revenons aux scribes et aux grands prêtres : une autre peur les avait peut-être figés : celle que ce roi messie puisse un jour remettre en cause leur pouvoir religieux. Car ces grands connaisseurs en saintes écritures avaient fini par se considérer comme les propriétaires de la parole de Dieu. Allait venir un jour où leur crainte allait se transformer en haine, et où ils allaient condamner Jésus sous le titre de roi des Juifs.
Par contraste, ce qui étonne c’est la grande humilité de ces mages. Ces hommes, pourtant grands connaisseurs de leur propre religion, ont été assez humbles pour demander des lumières aux autorités juives dont ils ne partageaient pourtant par la foi.

Et c’est ainsi que les mages se sont laissé conduire par l’étoile et les indications des Juifs jusqu’à ce pauvre logis de Bethléem. Qu’ont-ils vu ? Un enfant qui ressemblait à tous les autres dans les bras d’une maman un peu effarée par leur visite inattendue.
En les voyant, nos mages se sont peut-être dit qu’ils auraient mieux fait d’apporter à cette famille dans le besoin une galette bien nourrissante plutôt que leurs cadeaux somptueux. Peut-être même ont-il pensé un court instant que ces 2000 km marche, c’était un voyage bien long pour un spectacle aussi commun.
Mais il leur a suffi de songer à l’étoile qui les avait accompagnés jusqu’ici pour tout comprendre : leur longue expédition avec ses fatigues et ses dangers était fort peu de chose à côté de la distance infinie que Dieu avait parcourue pour investir ce petit bout de chou de 3 ou 4 kg : ce petit enfant qui leur souriait dans les bras de sa mère.
Alors ils ont saisi que pour s’abaisser jusque-là, le Dieu d’Israël était vraiment le sauveur qu’il leur fallait, et que s’ils cherchaient Dieu, Dieu cherchait l’homme plus encore. Oui décidément ce Dieu petit enfant était adorable.
Aussi est-ce le plus naturellement du monde que les mages ont sorti de leurs coffrets l’encens que l’on n’offre qu’à Dieu, l’or le cadeau royal. Et en se souvenant du regard cruel et sournois d’Hérode, ils se sont dit qu’ils n’avaient peut-être pas apporté en vain cette myrrhe, cette résine odorante que l’on utilise pour honorer les morts. Mais ceci est une autre histoire…

Une réponse à “L’Épiphanie”

  1. Remarquable homelie je souhaiterais en avoir la texte.
    C’est la première fois que les mages sont présentés sous leurs aspects de savants et de théologiens. On comprend mieux l’objet de leur recherches .
    C’est très éclairant pour toute personne qui se propose de raconter cet épisode.
    Je vous remercie

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