Pure charité

1er avril 2021
Jeudi Saint
Ex 12,1…14 ; Ps 115 (116B) ; 1 Co 11,23-26 ; Jn 13,1-15
Homélie du frère Jean-Marc Gayraud

Le lavement des pieds – Miniature des « Évangiles d’Othon III », Xè ou XIè s. – Munich, Bayerische Staatsbibliothek

L’affrontement ultime entre l’Envoyé du Père et les puissances du mal qui règnent en ce monde est désormais engagé. L’introduction du récit du lavement des pieds nous dévoile le sens de ce mystère. La mise à mort programmée de Jésus devient le départ vers son Père. L’enchaînement implacable des puissances du mal devient le déploiement souverain du dessein de Dieu. La croix, victoire des puissances de mort, devient la victoire définitive du Crucifié. Tel est bien le cœur du mystère de la Passion : ce qui se passe en vérité n’est pas ce que l’on croit, ni ce que l’on voit. Un autre regard de l’esprit et du cœur doit s’imposer. C’est ce à quoi s’emploie le lavement des pieds.

Car nous voilà arrivé au point où il s’agit d’apprendre désormais à vivre en ce monde sans lui y appartenir. Le lavement des pieds à cette fonction éminente de nous le montrer. Le récit accentue à l’extrême deux axes qui sont toujours antagonistes en ce monde mais qui, en Dieu, sont inséparables, bien plus, ne sauraient pouvoir exister l’un sans l’autre : l’autorité et l’obéissance, la souveraineté et l’humble service, la splendeur et l’effacement. Chacun des deux axes ne peut que se déformer à la manière de l’esprit du monde s’il ne s’articule sur l’autre. C’est donc à un renversement complet du regard, des valeurs et des logiques de ce monde auquel nous invite le lavement des pieds.

L’autorité et l’obéissance, la souveraineté et l’humble service, la splendeur et l’effacement de Jésus se manifestent dans sa charité. Le lavement des pieds est ce geste d’absolue gratuité, d’un amour plein de sollicitude, qui a l’initiative et n’a d’autre fondement que lui-même. Bien plus qu’un exemple à suivre, il fonde l’agir du disciple sur celui du Christ. Il est charité de source, passant du Christ à ses disciples. Il nous engage à ne jamais se lasser de questionner tout type de relation aux autres, dans leur diversité comme leur particularité.

En effet, le lavement des pieds n’a rien d’un geste qui cherche à soumettre ou à aliéner. Il est pur de toute pure charité. Ce qui n’est jamais le cas pour aucune de nos relations humaines, pas même celles qui apparaissent les plus désintéressées. Car nous n’échappons jamais complètement au jeu complexe de séduction, de pression, de domination, de justification, de recherche de soi, d’intentionnalité plus ou moins viciée, et parfois même de zeste de perversion. Autant de maux, cachés ou non, conscients ou non, qui parasitent notre relation à autrui.

Comment faire alors ? Se laisser laver les pieds par le Seigneur afin de pouvoir, en Lui et par Lui, laver les pieds de nos frères. « Si je ne te lave pas, tu n’as pas de part avec moi » dit le Seigneur à Pierre, entendez : « si je ne t’aime pas, tu ne peux pas aimer ». Il s’agit donc de se laisser aimer par le Seigneur pour être libéré du péché et aimer en vérité (soit-dit en passant, il ne s’agit en rien de faire un gros câlin avec Jésus mais bien de traverser ce feu pascal qui purifie et refond la vie de l’homme dans l’amour de Dieu). Le commandement nouveau du Seigneur que suit le lavement des pieds résume ceci en peu de mots : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Un « comme » de fondement bien plus que de simple imitation. Le Christ vit en celui qui vit de charité et la charité vit en celui qui vit du Christ.

Pierre est dans l’erreur qui comprend le lavement des pieds au sens d’une simple purification rituelle alors qu’il s’agit d’une vraie purification intérieure, fruit de la charité du Christ en nous. A cet égard, on n’est jamais quitte de Dieu, à la différence du geste rituel, mais on est aussi, par le plus petit acte de charité qui soit posé, établi chaque fois en amitié avec Lui. Et la charité a pour unique mesure le Christ, jamais celui qui l’exerce ni celui qui en est gratifié.

Le lavement des pieds est à l’institution de l’Eucharistie ce que la mémoire existentielle est à la mémoire rituelle, et les deux mémoires doivent toujours passer l’une dans l’autre. Célébrer l’Eucharistie sans vivre le lavement des pieds est au minimum une imposture. Il est bon de le rappeler en ce jour. Vivons ce que nous célébrons et célébrons ce que nous vivons.

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