Le Seigneur dans nos liens humains

28 juin 2026 – 13e dimanche du T.O., année A
2 R 4,8-11.14-16a ; Ps 88 (89) ; Rm 6,3-4.8-11 ; Mt 10,37-42
Homélie du frère Jean-Marc Gayraud


Cet évangile nous invite à un engagement radical à la suite du Christ. Il nous engage à le préférer en tout. Car c’est un amour absolu qui s’invite avec Lui dans notre vie, ce que résume ce passage : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi… » Pour exprimer cette radicalité, Jésus reprend ces liens les plus fondateurs de notre vie pour les situer dans un lien plus fort encore, un lien qui assume ces liens de vie mais qui les dépasse infiniment. Ce lien à Jésus reprend nos liens d’humanité tels qu’ils sont et leur infuse son amour et sa vie. Et c’est là nécessité car il n’est pas de lien ici-bas, aussi chers et aussi heureux soient-ils, qui ne soient marqués par bien des limites et qui ne soient appelés à s’accomplir au-delà d’eux-mêmes.

Nos liens d’humanité véhiculent toujours en effet, avec ce qu’ils ont de bon, quelque chose de nos égoïsmes. Ils manquent toujours, en quelque manière, à cette pure gratuité de l’amour qu’ils appellent pourtant par eux-mêmes. Ils sont marqués par des limites de toutes sortes, comme celles de nos tempéraments, nos hérédités, nos inclinations profondes et surtout, notre péché. Nos liens aspirent à un accomplissement qu’ils ne peuvent pas se donner eux-mêmes et qui ne peut venir que de Dieu seul.

Cet évangile nous indique le chemin pour progresser dans le sens d’un heureux accomplissement. Et ce chemin n’est ni compliqué ni excessif. Il est au contraire à portée de nos vies. Il s’agit de placer le Christ au cœur de tous nos liens de vies tels qu’ils sont, particulièrement là où ils se compliquent. Mais il faut pour cela accepter de renoncer à soi-même et de traverser une certaine mort à l’égard de notre manière de vivre ces liens. Il s’agit en particulier d’accepter qu’ils ne soient pas ce que nous aimerions qu’ils soient à nos propres yeux. Cette acceptation rend possible un déplacement de nos liens dans le sens d’un cheminement spirituel. Il s’agit aussi de ne pas ramener uniquement ces liens à ce qu’ils peuvent avoir de bon ou, à l’inverse, de les enfermer dans des impasses sans issue. A simple vue humaine, bien des liens peuvent en effet apparaitre sans issue. Ce n’est jamais le cas s’ils sont placés dans le mystère du Christ et de l’Esprit. Ils seront alors établis, avec toutes leurs limites, sur l’horizon de leur promesse d’infini. Il s’agit en définitive de faire l’expérience du Christ dans tout ce que nos liens portent de difficultés et d’épreuves comme de joie et de paix.

Dans toute forme de relation, l’homme fait l’expérience qu’il ne peut pas se suffire à lui-même. Figurez-vous qu’en cela même nous sommes à l’image de Dieu, chaque Personne en Dieu « n’accédant » à elle-même que dans la communion aux deux autres. De même, chacun de nous a besoin de l’autre pour accéder à lui-même. La vie en Dieu constitue cette altérité fondamentale au sein de laquelle chacun de nous peut s’accomplir pleinement. L’altérité en Dieu est fondement de l’altérité de la création et, a fortiori, fondement de la personne humaine. Et dans cette altérité de Dieu toutes nos altérités humaines, tous nos liens peuvent prendre un sens que l’on ne percevait pas auparavant. L’altérité radicale de Dieu s’inscrit ainsi dans toutes nos relations aux autres, leur donnant un dynamisme spirituel insoupçonné.

Cette expérience nous rappelle qu’il n’est pas de relation ici-bas qui puisse se suffire à elle-même. Toute relation fait signe en direction d’un accomplissement qui ne peut venir que de Dieu. Aussi, ne soyons pas décontenancés si nous avons l’impression de balbutier la vie de nos liens, de ne pas pouvoir les vivre comme nous le souhaiterions. Quelle que soit leur réalisation ici-bas, toujours plus ou moins heureux ou malheureux, ils trouveront en Dieu leur véritable sens et leur accomplissement.

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