Humilité : chemin de grandeur

19 septembre 2021
25è dimanche du Temps Ordinaire, année B
Sg 2,12…20 ; Ps 53 (54) ; Jc 3,16-4,3 ; Mc 9,30-37
Homélie du frère Jorel François

© Jean-François Kieffer – 1000 images d’Évangile

Il est question de miséricorde dans la deuxième lecture (Jc 3, 17). Toutes nos eucharisties sont des actions de grâce pour la miséricorde de Dieu faite à tous les hommes en Jésus Christ. C’est bien connu, au moins en milieu judéo-chrétien, qu’en Dieu, justice et miséricorde, c’est la même chose. Mais rendons grâce du fait aussi qu’en Dieu la miséricorde prime, pour ainsi dire, la justice qu’elle surpasse en raison même de la conception que nous avons ordinairement de cette vertu. La justice divine n’est que miséricorde, ce que n’est manifestement pas la justice humaine qui ressemble beaucoup plus à un règlement de compte, à une certaine forme de vengeance.

À la base de la justice humaine : une certaine conception de la rétribution enracinée dans la loi du talion. C’est donc toujours le principe résumé dans le fameux « œil pour œil, dent pour dent » qui est en œuvre avec ceci qu’il est souvent vidé de ce qu’il pouvait comporter de primitif et grossier, pour se retrouver médiatisé par des lois plus fines impliquant le tiers que sont par exemple le personnel de bureau : greffiers et notaires; le personnel policier, les huissiers, juges et avocats…, et des dédommagements moins immédiats, moins directs.

D’un point de vue humain, justice et miséricorde ne sont pas la même chose, et celle-ci n’est surtout pas réductible à celle-là. Or sans la miséricorde, personne ne peut tenir devant Dieu, personne ne peut, devant lui, évoquer ni faire valoir un quelconque mérite. Nous sommes tous pécheurs devant Dieu, tous nous sommes remplis de faiblesses, même si à des degrés divers. Et personne ne peut vraiment de par lui-même satisfaire et réparer les torts causés à l’Amour qui n’est pas aimé. Sans la grâce du pardon de Dieu, tel le débiteur insolvable de l’évangile, l’homme n’est bon que pour être jeté en prison, comprenons donc la géhenne, la condamnation éternelle. Sans la confiance en la miséricorde de Dieu et son amour qui nous est donné malgré nos fautes, à nous regarder, nous risquons de désespérer de nous-mêmes comme des autres.

Nous avons écouté l’évangile du jour. Il est surprenant, bouleversant même de constater qu’il peut arriver que nous entendions le message sans forcément y prêter le moindre égard et chercher à le comprendre. C’est le cas des apôtres qui cheminent avec Jésus, Dieu présent au milieu de nous. Il peut être d’autant plus bouleversant et même déconcertant de constater combien notre longueur d’onde n’est pas forcément en phase avec celle de Dieu, avec celle de l’évangile.

Que nous ne soyons pas à la mesure de Dieu, c’est une chose. Mais que nous soyons fermés à un point tel que nous puissions entendre son message sans y prêter attention, sans chercher à le comprendre et l’appliquer, voilà qui est tout à fait autre chose.

Nous ne sommes pas Dieu, nous n’avons pas non plus à chercher à l’être. Nous sommes des hommes et n’avons qu’à être des hommes. Mais tâchons de l’être franchement, c’est-à-dire tel que Jésus, homme parmi les hommes, nous l’a révélé. L’homme, selon le cœur de Dieu, est pour ainsi dire, et le mot est de saint Augustin, « capable de Dieu ». Non en tant qu’il puisse « contenir » Dieu, ce qui serait le limiter, mais en tant qu’il peut s’ouvrir à lui, accepter qu’il le visite et lui fasse signe, se révéler à lui. S’enfermer dans son humanité comme réalité close, c’est refuser son être relatif, c’est se poser comme absolu et se prendre pour Dieu et même davantage : c’est sombrer dans la folie, car Dieu lui-même est relation, ouverture, générosité, don, communication. Vouloir être Dieu ou comme Dieu pour se passer de Dieu, se couper de lui, c’est le péché des origines.

De deux choses l’une : puisqu’il n’est pas de notre nature d’être Dieu ni de le devenir, nous n’avons qu’à nous évertuer à devenir homme ou sombrer dans la démence. Quand nous refusons de devenir des hommes comme Jésus est venu nous le montrer, c’est-à-dire en refusant de faire attention à Dieu présent partout mais en particulier en son Fils, en refusant de faire usage de nos sens et facultés pour nous ouvrir à son message, découvrir chaque personne humaine comme un mystère à respecter et protéger, alors nous voilà devenus fous, nous voilà en deçà de notre statut d’homme. Et c’est alors que nous pouvons être envahis, submergés par des pensées qui ne sont pas celles de Dieu : passe derrière moi, Satan, tes pensées ne viennent pas de l’Esprit saint.

Alors que Jésus annonce combien il doit s’humilier, s’anéantir dans la souffrance à cause de la méchanceté du monde, les apôtres discutent entre eux pour savoir lequel est le plus grand, lequel a le plus de mérites et donc susceptible de l’emporter.

Le maître parle d’humilité, d’effacement, d’obéissance, d’austérité, de pauvreté et les disciples, eux, rêvent d’honneur, de gloire, de pouvoir, de plaisirs et de richesses, fût-ce au détriment de la vie de l’autre, fût-ce sur fond de trahison, de mort complotée, donnée.

N’est-il pas vrai que vous m’appelez maître et seigneur, c’est bien ce que je suis (cf. Jn 13,13). Et pourtant je suis au milieu de vous comme celui qui sert (cf. Lc 22,27). Donc, explique Jésus, et nous l’avons écouté aujourd’hui : « si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9,35).

Puisse chacun de nous continuer de s’ouvrir à la parole, l’écouter et y faire attention pour la mettre en pratique, et ainsi en s’évertuant à être le dernier de tous, devenir paradoxalement le plus grand de tous. Amen

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