Il y a dans ces paroles de Jésus une forte radicalité. Jésus n’est pas enclin à la démagogie ; il annonce la couleur ! C’est là une dimension spécialement marquée dans l’Évangile selon saint Luc, dont provient ce passage. Quand on compare les différents Évangiles – il y en a quatre : Matthieu (Mt), Marc (Mc), Luc (Lc) et Jean (Jn) -, on constate dans le troisième, c’est-à-dire Lc, une radicalité plus grande, une dimension ascétique plus marquée que dans les autres Évangiles.
Ainsi par exemple pour l’appel des quatre premiers disciples, au bord du lac : d’après Mt et Mc, Simon et son frère André laissent leurs filets, tandis que leurs amis Jacques et Jean, qui sont frères eux aussi, abandonnent leur barque et leur père Zébédée (Mt 4,19-22 ; Mc 1,17-20). C’est déjà beaucoup ! Lc, quant à lui, nous dit en un mot que les quatre hommes laissent TOUT pour suivre Jésus (5,11).
On observe la même chose pour la vocation du cinquième disciple, alors qu’il est assis à son bureau de collecteur d’impôts : Lc seul précise qu’il quitte TOUT pour répondre à l’appel du Christ (5,27-28).
C’est encore seulement chez Lc qu’on lit cette parole impressionnante de Jésus, qui conclut le passage que nous venons d’entendre : « celui d’entre vous qui ne renonce pas à TOUT ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple ».
Pour appuyer son propos, Jésus nous donne deux images : celle d’un homme qui bâtit une tour, et celle d’un souverain qui doit réagir à une attaque militaire. Le lien de ces deux comparaisons avec le précepte du renoncement ne semble pas évident ; il y a même quelque chose de contre-intuitif, puisque le bâtisseur ou le chef de guerre, loin de devoir renoncer à ce dont ils disposent, doivent au contraire rassembler les moyens requis pour se lancer dans l’aventure. Il semble donc que Jésus veuille plutôt attirer notre attention sur ceci : quand on entreprend de grandes choses – et c’est une grande chose que de suivre Jésus -, pour maximiser les chances de succès, il est indispensable de remplir certaines conditions. Ainsi, nous dit-il, il serait hasardeux, et même impossible, de prétendre être son disciple sans renoncer à TOUT ce qui nous appartient. Il s’agit là d’une condition nécessaire pour le suivre. Encore nous faut-il comprendre ce que cela signifie. Pour cela, nous avons bien besoin qu’il nous communique sa sagesse, comme nous le disait la première lecture, tirée du livre de la Sagesse.
Devrions-nous donc tous abandonner TOUS nos biens pour suivre Jésus, comme les pêcheurs qu’il appelle au bord du lac de Tibériade ou comme Matthieu le publicain ? Il est vrai qu’à un autre endroit dans l’Évangile de Luc, le Seigneur Jésus donne une consigne qui pourrait le laisser penser : « Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône » (Lc 12,33). Cette parole s’adresse bel et bien aux foules et non pas seulement au petit groupe des Douze ; c’est là encore une marque de la radicalité du troisième Évangile, puisque dans Mt et Mc, un tel appel au détachement concret et total ne s’adresse pas à tous mais seulement au jeune homme riche, dans un épisode que l’on ne manque pas de trouver aussi chez Lc (Mt 19 ; Mc 10 ; Lc 18).
Mais si Jésus avait voulu commander à tous un changement de vie aussi révolutionnaire, il aurait bien davantage développé ce thème dans sa prédication ; or ce n’est pas le cas. Il est indéniable que Jésus nous demande à tous de venir concrètement en aide à ceux qui sont plus pauvres que nous. Cela n’implique pas obligatoirement de nous départir de toute possession, mais au moins de ne pas thésauriser à l’excès et de ne pas nous attacher aux richesses. Comme le chante un psaume : « si vous amassez des richesses, n’y mettez pas votre cœur » (Ps 61[62], 11). Au contraire, nous dit Jésus : « faites-vous des trésors dans le Ciel » (Mt 6,20). Au fond, notre trésor, c’est Dieu lui-même, connu et aimé dès ici-bas. Tel doit être le premier souci de notre cœur, bien avant le souci des biens de ce monde. Jésus nous demande de vivre dans une logique de don, non pas d’accaparement.
Voilà pour ce qui est des richesses matérielles. Venons-en à l’autre grand thème de l’Évangile de ce jour : les liens familiaux. Ce que nous dit Jésus ici peut nous rappeler un autre passage d’Évangile, que nous avons entendu il y a quelques dimanches, où le Seigneur s’attristait de causer des divisions entre les personnes et jusque dans les familles (Lc 12,49-53).
Non pas que Jésus veuille qu’il en soit ainsi. Au contraire, il annonce et il donne la paix, et même la seule paix véritable ; mais force est de constater que son Évangile de paix suscite de la résistance dans nos cœurs abîmés par le péché. Dans l’Église naissante comme aussi au cours des siècles qui ont suivi et jusqu’à aujourd’hui, devenir chrétien signifie parfois être incompris voire rejeté par ses plus proches. C’est là que la préférence pour le Christ acquiert un poids bien particulier.
Il ne s’agit donc pas du tout de nier les affections si légitimes de la famille ou l’amour de notre propre vie ; il s’agit plutôt de subordonner tous ces attachements à l’amour du Christ. C’est seulement en aimant Dieu plus que tout que nous pouvons nous aimer vraiment bien les uns les autres. Au fond, c’est un service à nous rendre les uns aux autres que d’aimer Dieu en premier. La philosophie païenne exprime une pensée semblable dans un aphorisme inspiré d’un ouvrage d’Aristote où le philosophe grec ose contester certaines théories de son maître Platon : « Platon est mon ami, mais la vérité est une plus grande amie encore ». Aimons beaucoup nos proches et nos amis, et aimons encore davantage Jésus, lui qui est la Vérité et le seul Sauveur !
Cela m’amène à évoquer un sujet qui se présente comme un thème imposé dans le débat public actuel : la fin de vie. Certains courants de pensée, au nom de la compassion à l’égard des personnes qui souffrent, soutiennent des projets législatifs qui prétendent légitimer une certaine possibilité de provoquer la mort de ces personnes quand elles en font la demande. Il s’agit de l’euthanasie et du suicide assisté, pratiques désignées par euphémisme sous l’expression d’« aide à mourir ». Mais cela peut-il être l’expression d’un amour authentique envers les personnes qui nous sont chères et qui souffrent ? Le Christ Jésus, qui nous appelle à nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés, peut-il admettre que cet amour mutuel entre en contradiction aussi nette avec le cinquième commandement : « tu ne commettras pas de meurtre » (Ex 20,13 ; Dt 5,17) ? Non : une compassion digne de ce nom ne saurait introduire le geste qui tue parmi les soins médicaux. Nous sommes bien plutôt convoqués à des attitudes autrement plus belles, plus exigeantes aussi, en faveur des personnes malades et souffrantes, en évitant les deux écueils que sont, d’un côté, l’obstination déraisonnable et, à l’opposé, les actes homicides. L’accompagnement de la vie fragilisée peut prendre de multiples formes en complément des soins médicaux ; cet ensemble prend le nom de soins palliatifs. Ceux-ci sont malheureusement sous-développés dans notre pays. Là se trouve le véritable défi d’humanité face aux difficultés de santé parfois terribles qui peuvent nous affecter.
Nous avons la chance de connaître le Dieu vivant et vrai, qui nous donne part à sa sagesse pour le bien de tous : nous avons la responsabilité d’en faire bénéficier nos proches et, plus largement, la communauté sociale dans laquelle nous vivons. Ne dissimulons pas ce trésor ! Dans certaines situations, il peut être opportun de mettre en avant des arguments religieux ; cependant, il est souvent préférable de s’en abstenir dans le débat public, où de tels arguments sont peu audibles. Concernant la question de la fin de vie, les évêques de France se sont déjà exprimés de diverses manières à l’intention de tous.
Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus nous dit encore : « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple. » Qu’il nous donne à tous, chaque jour, le courage de porter notre croix, et aussi de nous aider les uns les autres au long du pèlerinage de notre vie : nous en parlerons davantage dimanche prochain, où nous fêterons la Croix glorieuse.