Que faisons-nous là ? Noël disparaît, le Carême s’approche dangereusement. Si les évènements de l’extraordinaire de Dieu font venir du monde, le vert du temps ordinaire semble moins attirant. Et pourtant.
Au cours de ce temps, l’Esprit par la liturgie invite toute l’Eglise à vivre sa foi dans le quotidien, dans l’ordinaire de nos vies. La liturgie offre une méditation sur notre qualité de disciples pour devenir de vrais hommes, de vraies femmes évangéliques, à tout moment, en tout lieu. Sur ses conditions, notre jugement, la gestion du temps ou de l’argent. Tant de thèmes qui sont pour nous lumières afin de devenir des êtres de lumière. Et aujourd’hui, en cette fin de semaine de prière pour l’unité des chrétiens, une mission se révèle nécessaire : l’unité.
Sommes-nous des fils de Dieu travaillant à l’unité de nos vies, de nos familles, de nos sociétés, à l’unité des chrétiens ? Sommes-nous des fils du diable, du diviseur, incohérents dans notre façon de vivre, fauteurs de troubles chez les autres, favorisant la désunion par nos murmures ? Car, comme dirait notre père provincial, une communauté, une paroisse, se construit aussi sur les bruits de couloir.
Comprenons-nous bien. L’unité n’est pas l’objet d’un travail abstrait mais se fait ou non sans cesse par nos actes. Elle est en trois dimensions. Elle est pour nous divine, spirituelle, incarnée.
L’unité est divine car rien n’est plus uni que Dieu. D’abord parce que toutes ses qualités, perfection, unité, sagesse, amour, science, ne font qu’un avec son être ou comme dirait Augustin : Dieu est tout ce qu’il a. Nous, nous ne pouvons résumer en notre seule personne le genre humain. Mais Dieu unifie son existence et toutes ses perfections. Il n’a pas seulement l’amour, la justice : il est l’Amour même, la Justice. Seul une bouche divine pouvait énoncer cette phrase invraisemblable en toute autre occasion : je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Ensuite, Dieu est un par sa vie relationnelle, des trois personnes divines, consubstantielles par nature et par amour : le Père et le Fils ne cessent de se donner l’un à l’autre dans l’unité de l’Esprit. Nous devrions frémir en entendant cette révélation de l’intimité trinitaire par Jésus : Le Père et moi, nous sommes un. Nous devrions nous réjouir de son don de l’Esprit en l’entendant poursuivre : Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous. Et saint Paul de le faire constater aux Romains : L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous a été donné. Rien n’est plus unifié que la sainte Trinité et c’est en Elle et par Elle que nous sommes appelés à œuvrer à l’unité en ce monde comme le rappellera la préface.
L’unité est spirituelle, elle s’établit par la vérité et la charité. A la Genèse, nous voyons comme le père du mensonge coupe l’amitié avec Dieu qui n’est plus chez Lui dans le jardin de l’âme d’Adam. Désormais, l’amour ici-bas cohabite avec la violence et la vérité avec l’erreur. Parfois, l’humanité fut tentée de supprimer l’une ou l’autre pour faire une unité à sa mesure. Le siècle des Lumières a voulu sacrifier la vérité pour l’unité. Toutes les confessions chrétiennes, les religions se valent. Il s’agit d’une même vie, d’une même morale, d’un même dieu avec des cultures et des façons de faire diverses. Le XIXe siècle a voulu sacrifier la charité pour l’unité. Le marxisme et le capitalisme sont des frères ennemis, les deux veulent la domination d’une classe sur l’autre par une violence révolutionnaire ou économique. Cela a engendré le XXe siècle, devenu du coup sceptique et individualiste, un siècle rempli de barbaries sans nom. L’espoir de la mondialisation heureuse qui fait le désespoir ailleurs se termine.
Peut-être le temps est-il venu de la vraie espérance qui se fonde dans l’unité plus haute. Le mouvement œcuménique en est un signe. Quelle joie de pouvoir prier aujourd’hui avec tous nos frères chrétiens. Quelle joie de pouvoir dialoguer et partager nos désaccords pour que l’Esprit fasse en nous la vérité. Voici l’âme de l’unité : vérité et charité. La charité sans la vérité est permissivité. Les mots ne veulent plus rien dire alors. La parole d’un traité international ne vaut rien dans un sommet mondial, donner la mort fait partir du soin dans des assemblées nationales. La vérité sans la charité n’a aucun sens. Le Christ est tant l’Amour que la Vérité.
Mais si l’unité a une âme, elle a aussi un corps. Elle s’incarne par le bon pasteur, par une même foi, par les mêmes sacrements, comme l’indique l’Ecriture. Un bon pasteur qui aurait voulu rester associé à Jean-Baptiste. Mais le poison du diable s’instillant dans le cœur d’Hérode l’en a privé. Jésus, après l’arrestation de son cousin, aurait pu être vu comme un simple continuateur au lieu d’être vu comme le but de la prédication de Jean. Alors, Jésus se différencie : par le lieu, les synagogues à la place du désert, par la dynamique, il va partout alors qu’on allait à Jean-Baptiste, par l’effet, la guérison des infirmités qui deviendront signes de la guérison des âmes. Et au service de sa prédication, des nouveaux Jean-Baptiste, des disciples qui deviennent apôtres. Jésus s’était associé Jean, il s’associe désormais des hommes et, par suite, des évêques, des prêtres, pour donner sa parole, son chemin, sa vie.
Qui vous accueille m’accueille, dira-t-il à ses apôtres. Ignace d’Antioche, en 107, abondera dans sa lettre aux Smyrniotes : Suivez tous l’évêque, comme Jésus-Christ suit son Père, et le presbyterium comme les Apôtres. Là où paraît l’évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique. Il est bon de reconnaître Dieu et l’évêque. Celui qui honore l’évêque est honoré de Dieu ; celui qui fait quelque chose à l’insu de l’évêque sert le diable. Aussi fuyez, fuyez les divisions comme le principe de tous les maux. Même pasteur, même foi qui nous fait passer des ténèbres à la lumière, de notre propre chemin au chemin divin, comme le voulait Isaïe dans sa prophétie. Même foi et même sacrements qui ne sont que la célébration de la foi transmise par les apôtres, le mystère divin célébré, qui fait entre nous l’union, comme doit insister saint Paul aux Corinthiens, en unissant au Christ.
Nous réclamons la grâce de l’unité divine, nous voulons travailler à instaurer par la charité et la vérité l’unité des cœurs qui ont leur incarnation dans ce monde. Il est venu le temps de faire au monde cette miséricorde de l’unité, en la vivant profondément d’abord, en y contribuant ensuite.
« Que faisons-nous ici ? » La question n’est pas bonne. Que fait l’Esprit Saint en nous ? L’unité. Qu’elle se perfectionne ici-bas, en chaque messe, jusqu’au jour où elle sera parfaite, où Dieu un sera tout en tous.