« J’ai envie de te manger ». Frères et sœurs, vous avez peut-être déjà entendu un tel souhait de la part d’une mère ou d’un père, en tenant son tout jeune enfant dans ses bras et le couvrant de bisous. Pour autant que je sache, la mise en œuvre ne s’est jamais produite, même pas dans quelque milieu anthropophagique : tant mieux ! En fait, le souhait que j’évoque ne vise rien d’autre qu’à manifester le grand et unique amour du parent à son enfant, au point de vouloir en faire sa propre chair.
En disant à ses disciples « le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde », Jésus leur proposerait-il une forme d’anthropophagie ? C’est, nous dit saint Jean, ce qu’a spontanément pensé leur entourage : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Oui, comment ? La réponse est délicate : les théologiens parlent, chez les catholiques du moins, de « transsubstantiation ». Pour dire les choses aussi simplement que possible, les apparences ou accidents n’ont pas changé, mais la substance n’est plus la même : le pain, tout en continuant de se présenter comme du pain, est désormais le corps du Christ. Il faut l’avouer, cela reste, au moins à nos yeux de chair, bien mystérieux, et la foi en la parole de Jésus doit venir à notre aide.
En fait, comme pour le parent vis-à-vis de son enfant, Jésus veut marquer le lien profond qu’il souhaite établir avec ses disciples, celui d’un amour unique. « Le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde ». Mais il s’agit de bien plus qu’une parole d’amour : Jésus leur annonce une réalité charnelle, fruit de son corps de gloire et du don de son Esprit. Là encore, soyons clairs : non pas seulement d’un esprit quelconque, mais bien de SON Esprit. Bien au-delà de ce qui peut se voir.
Par l’eucharistie, accueillie dans la foi, sous la mouvance de l’Esprit appelé dans toute célébration de ce sacrement, le communiant a part à la vie Trinitaire que nous avons célébrée la semaine passée, et plus spécialement bien sûr à la vie même de Jésus, au partage de son corps et de son sang. Ce qui l’établit tout à la fois, comme le rappelait la deuxième lecture, en communion d’amour avec lui comme avec tous ses frères et sœurs dans la foi.
Oui, Jésus nous aime, chacun de nous, au plus profond, même chez ceux qui ne le reconnaissent pas. Il veut se lier à nous et partager sa vie par son Esprit comme le dit saint Paul dans la lettre aux Romains : « L’Esprit se joint à notre esprit ». Une jonction, disons plutôt une communion d’amour, de joie et de paix, à laquelle même notre mort ne mettra pas un terme.
Frères et sœurs, comme diraient certains, « c’est fort le Saint-Sacrement ».