Au soir du Jeudi Saint, Jésus révèle le sens de sa mission à travers deux gestes : l’institution de l’eucharistie et le lavement des pieds.
Les trois évangiles Matthieu, Marc et Luc ont rapporté les paroles de Jésus lors de la bénédiction du pain et du vin : « ceci est mon corps, prenez et mangez. Ceci est mon sang, prenez et buvez. Faites ceci en mémoire de moi ».
Jésus préfigure ainsi l’offrande de sa vie qui s’accomplira le lendemain par sa mort sur la croix. Et il demande à ses apôtres de refaire ce geste en signe de la nouvelle alliance, l’alliance nouvelle et éternelle qui sera scellée en son sang et sauvera l’humanité à tout jamais.
S. Jean ne reprend pas ce que les trois autres évangiles ont très bien décrit, mais il s’attarde sur le deuxième geste : le lavement des pieds, qu’il est le seul à évoquer.
Ainsi il commence par décrire minutieusement la démarche de Jésus, comment avec beaucoup de solennité, celui-ci revêt le tablier du serviteur et se met à laver les pieds de ses disciples. Comment ne pas être ému de voir ainsi Jésus s’abaisser humblement pour laver les pieds de ses disciples, l’un après l’autre.
Ce geste a de quoi surprendre. D’abord parce qu’il est accompli, non pas en arrivant dans la salle du banquet, comme cela se faisait habituellement quand on arrivait chez un hôte, mais de manière inattendue et imprévisible au cours du repas.
On ne sait pas si Jésus a déjà rompu le pain et béni la coupe de vin.
Mais s’il tient à faire ce geste pour ses disciples, c’est sans doute pour trois raisons :
– d’abord, comme il le dit, il veut manifester qu’il n’est pas seulement le maître mais aussi le serviteur. En fait, il est le maître parce qu’il est le serviteur de ses frères, et à travers ses apôtres, il est serviteur de tous les hommes.
– ensuite, il veut aussi inviter ses disciples à faire de même entre eux. Se laver les pieds les uns aux autres, cela veut dire établir des relations dans le respect, la confiance et la simplicité, c’est se mettre à l’écoute de ses frères, savoir repérer ce dont ils ont besoin, agir pour leur bien.
– enfin, Jésus fait ce geste en vue du Royaume. Quand il dit à Pierre : « si je ne te lave pas les pieds, tu n’auras pas de part avec moi », il fait allusion au Royaume qu’il a déjà promis à ses apôtres.
La réaction de Pierre est immédiate. Il ne peut pas imaginer un seul instant être coupé de Jésus et de son Royaume.
Par conséquent, les deux gestes de l’eucharistie et du lavement des pieds sont étroitement liés :
L’eucharistie suppose et appelle le service. Elle est l’expression de l’amour dont la source est en Dieu, manifesté en Jésus.
L’eucharistie ne prend tout son sens que dans le service de nos frères, dans la vie de tous les jours.
Jésus définit donc ce que doit être tout disciple, je dirai pour aujourd’hui, tout chrétien, tout baptisé. Celui qui ne pense qu’à lui-même avant de penser aux autres, ne peut pas vraiment être le disciple de Jésus. Or il nous faut précisément lutter contre cette tendance si répandue.
Ne dit-on pas : charité bien ordonnée commence par soi-même ?
Si cette maxime n’est pas complètement fausse, elle risque de limiter nos actions, de nous pousser à les calculer, à les mesurer, au lieu de nous ouvrir à une vraie générosité, à une juste disponibilité.
Le service fait intégralement partie de la vie chrétienne et se retrouve à tous les niveaux de la vie humaine, sociale, familiale, à plus forte raison dans la vie communautaire, la vie religieuse.
Arrêtons-nous sur un des propos de Jésus qui est pour le moins énigmatique : après avoir lavé les pieds de tous ses disciples, Jésus poursuit :
« quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds, on est pur tout entier. Vous-mêmes vous êtes purs, mais non pas tous »
Le bain auquel Jésus fait allusion, n’est-ce pas le baptême à venir, ce baptême dans lequel Jésus va nous plonger par son sacrifice pascal ? Une fois baptisés, nous gardons intacte cette dignité de fils et de filles de Dieu pour la vie éternelle.
Cependant, quand bien même nous sommes purifiés par le sacrifice de Jésus, nous demeurons des pécheurs, des êtres fragiles, faibles et limités, ce qui me semble être exprimé par l’expression : sinon les pieds : on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds.
Les pieds, en effet, restent toujours en contact avec le sol, et prennent toujours la poussière. Autrement dit, il y a une part de nous-même qui est toujours à convertir, et c’est au moyen du service que nous pouvons ainsi opérer en nous cette conversion.
Jésus nous en montre l’exemple, le chemin, en faisant lui-même ce geste. Par le service fraternel, nous sommes purifiés de notre péché, et nous nous rapprochons de Jésus qui, le premier, s’est fait le serviteur de tous.
Notons bien qu’il s’agit d’un service fraternel, en devenant serviteur de nos frères, nous avons conscience que nous partageons tous la même condition, le même sort, le même appel. Quel que soit notre milieu social, culturel, notre niveau de connaissance, de savoir, une chose est sûre : le Christ nous considère à égalité, il aime chacun pour lui-même, et ne fait aucune différence entre nous.
Les premiers chrétiens en ont eu une très vive conscience et ont ainsi manifesté un sens aigu du service, de l’entraide, d’une charité active.
Quel défi, frères et sœurs, à l’heure actuelle où nous vivons trop souvent de manière personnelle, individuelle, une charité sélective, mesurée, dans un contexte tendu, apeuré, méfiant.
N’avons-nous pas au contraire à exprimer notre vraie liberté chrétienne en retrouvant ce sens de la générosité et du partage inconditionnel ?
Au fond, on pourrait dire que la charité commence par les pieds, à savoir par une humble conscience de nos fautes, qui nous pousse d’abord à considérer les autres comme supérieurs à nous, et à chercher en priorité ce qui peut leur être agréable, utile, ce qui peut les aider à grandir et à devenir eux-mêmes davantage des serviteurs et des frères.