Le récit de la passion du Christ selon saint Matthieu s’emploie de toutes les manières à dire le sens d’un événement qui se présente au monde comme un non-sens absolu. Cet événement central de notre salut défie toute possibilité de compréhension, toute tentative de pouvoir lui donner du sens, s’il n’est lu précisément comme un événement de salut. Là-même où se dit l’échec le plus violent qui soit et la pire ignominie, là-même se dit la victoire définitive et la dignité infinie d’une œuvre de salut. Matthieu s’attache à explorer sous toutes les dimensions possibles le sens caché de ce paradoxe absolu.
Il y a donc un événement raconté selon son déroulement dramatique, inéluctable, un événement qui court inexorablement vers une conclusion programmée depuis le début : la crucifixion. Et puis il y a la révélation de ce qui constitue le sommet de l’histoire des hommes, l’événement sauveur qui renverse à jamais le destin tragique du monde. L’histoire d’un destin de mort devient ici et pour toujours l’histoire d’un dessein de salut. Tous les détails de l’événement qui semblent n’obéir chacun qu’à une logique implacable de mort sont ainsi mystérieusement révélés comme autant de lieux où se manifeste irrésistiblement cette œuvre de vie et de salut.
Il est un terme particulier qui peut servir à ce propos de fil conducteur car il traduit tout au long du récit ce renversement d’une histoire de perdition en histoire de salut. Il s’agit du terme « livrer » dont les occurrences sont d’ailleurs impressionnantes, autant par leur nombre que par leur signification théologique. Il permet de dire à la fois ce pouvoir de mort qui est aux mains des hommes autant que cette œuvre de salut réalisée souverainement par le Père en son Fils. Alors que les hommes livrent Jésus pour le conduire à la mort, le Père livre son Fils pour donner aux hommes la vie. Le terme souligne que le salut se manifeste absolument à l’endroit même où les hommes avaient prétendu exercer leur pouvoir de mort et d’anéantissement sans limites. A titre d’exemple, il n’est pas dit que Judas trahit Jésus mais bien qu’il le livre et il n’est pas étonnant, afin de pouvoir insister justement sur ce renversement fondamental, que cette figure de Judas prenne une place si importante dans le récit de Matthieu.
C’est donc bien la volonté du Père qui est en train de s’accomplir alors que rien ne semble devoir s’opposer au pouvoir des hommes, lequel ne se manifeste jamais aussi terriblement que dans le pouvoir de vie et de mort. Matthieu jalonne son récit de références scripturaires sur ce qui va arriver. C’est dans la lumière de son obéissance au Père que Jésus voit s’accomplir le dessein du salut. Par trois fois, il acquiesce à cette volonté du Père qu’il ne peut ni ne veut repousser. Car le drame qui est en train de le broyer devient, par cette union au Père, l’événement qui nous donne la vie. L’entreprise de mort peut bien se déchaîner de tous côtés, la sentence de mort peut bien être prononcée par tous, les appuis humains peuvent bien tous abandonner Jésus les uns après les autres, la dérision, la moquerie et la souffrance peuvent bien atteindre un paroxysme jamais égalé, rien ne saura jamais empêcher que l’œuvre de Dieu soit menée à bien, que s’accomplissent les Écritures.
Nous pensions comprendre quelque chose en voyant Jésus condamné, humilié, crucifié, nous étions aveugles et insensés. Nous pensions regarder à l’endroit, nous regardions tout de travers. Comme si nous regardions l’envers d’une tapisserie que seul l’amour livré jusqu’au bout peut faire voir du bon côté. Ainsi est le spectacle de la Passion et de la croix : le rebut de l’humanité, c’est le Fils de Dieu ; Celui qui n’a plus apparence humaine, c’est le plus beau des enfants des hommes ; l’instrument de mort le plus ignoble qui soit, la croix, c’est l’arbre de vie du paradis nouveau ; la violence innommable qui se déchaîne sur l’Innocent condamné se renverse en la manifestation de son invincible amour sauveur ; le Crucifié, c’est déjà le Ressuscité. Pour que nous puissions contempler à l’endroit ce mystère inouï et y ancrer tous les drames de ce monde, écoutons la Passion de notre Seigneur.