Face à l’adversité

14 août 2022 – 20è dimanche du T.O., année C
Jr 38,4-6.8-10 ; Ps 39 (40) ; He 12,1-4 ; Lc 12,49-53
Homélie du frère Joseph-Thomas Pini



Le prophète Jérémie tiré de la citerne – © Goodsalt

S’agit-il vraiment de Jésus ? Celui qui est adoré et honoré du titre de Prince de la paix, selon la prophétie d’Isaïe, est-Il celui qui annonce à Ses disciples, après les avoir exhorté à veiller et à agir, qu’Il est venu apporter non la paix mais la division sur la terre ? Les lectures de ce dimanche promettent l’adversité aux serviteurs de la Parole et à ceux qui suivent le Christ. A travers le sort de Jérémie, dont la place est particulière parmi les prophètes car sa vie même, fort tourmentée, annonce, dans sa destinée comme dans sa parole, la venue du Messie sauveur et aussi Sa Passion. Or, Jérémie ne fait que proclamer la Parole révélée par le Seigneur sur Jérusalem et son infidélité, et, c’est un fait, il vient en cela contrarier gravement les intérêts du reste de la nation en guerre. L’épître aux Hébreux conclut le long rappel de grands témoins de la foi soumis à de rudes épreuves, au milieu d’une « nuée immense de témoins » tournée vers le Christ, source et terme de la foi, mais aussi exemple et cause de l’adversité devant laquelle il ne faut ni s’effrayer ni reculer. Mais les paroles de Jésus, après des paraboles qui les laissent interrogatifs, sont susceptibles d’ajouter le trouble dans le cœur de Ses disciples. Est-ce bien celui qui, ailleurs, invite à la confiance, à ne pas avoir peur ?

Lorsqu’Il évoque, avec angoisse (et le verbe grec originel parle bien d’une grande angoisse et oppression de cœur) d’un baptême dans lequel Il doit être plongé, c’est bien Jésus Christ. Par là, Il annonce Gethsémani, Son agonie et Sa Passion, cette coupe que Son humanité souhaiterait voir s’éloigner, mais que Sa volonté humaine saisie par Sa volonté divine accepte dans l’obéissance et l’amour du Père, la coupe que Jacques et Jean, en recherche de places, déclarent pouvoir boire avec Lui. Lorsqu’Il parle du feu qu’Il est venu apporter sur la terre et qu’Il a hâte de voir s’embraser, c’est encore de Lui qu’il est question. Ce feu, c’est celui de l’amour divin que révèle et délivre l’Évangile, un feu qui court à travers l’histoire humaine et qui va éclater en incendie sur la Croix. Et Jésus est comme impatient de le voir se répandre dans tout l’univers et tous les cœurs, en allant jusqu’au bout de Son offrande et en communiquant Son élan et Son Esprit à Ses disciples. L’image est forte, et elle est particulièrement chère aux Prêcheurs. La légende de saint Dominique rapporte que peu avant d’accoucher, sa mère, la bienheureuse Jeanne d’Aza, aurait eu un songe répété et oppressant d’un jeune chien, noir et blanc, présent au moment de sa délivrance à venir, tenant dans sa gueule une torche enflammée et courant au loin, et à propos duquel on lui aurait expliqué qu’elle mettrait donc au monde un fils dont la parole embraserait le monde.

En revanche, lorsque le Christ annonce apporter la division et non la paix, ne nous y trompons pas : il est question de nous ! Et il s’agit de plus que l’évocation des querelles, conflits et rancœurs qui semblent ne pas abandonner les hommes depuis leurs origines. Il y en a aussi l’avertissement implicite, mais il s’agit de plus que ce péril pour le Peuple de Dieu plus grave encore que les persécutions : la guerre entre chrétiens au nom même du Christ ! Nous voici renvoyés à l’un des plus grands et douloureux mystères de notre vie chrétienne : l’adversité du mal, cette persistance, dans notre vie et dans le monde, de la puissance de pécher alors que Dieu est connu, Son bien désiré et que nous voulons Le suivre. A la racine des divisions et infidélités, se trouve le péché originel, dont le Christ est venu « neutraliser » le venin de mort éternelle en brisant l’aiguillon de la mort et en nous ouvrant la vie, mais dont il n’a pas fait disparaître la blessure. A la genèse de ce refus de Dieu pour un autre bien, se trouvent la liberté et le potentiel des facultés d’intelligence et de volonté que Dieu a inscrits dans notre nature. Là se situe le Christ, non pas cause de division, mais révélateur. Devant Lui, Lumière et Vérité, dans la clarté de Son Esprit, chacun est appelé à prendre position, devant l’amour de Dieu offert sans mesure, devant la Sagesse qui vient remettre tout en ordre, devant la vérité de son péché et de sa faiblesse mais aussi de l’amour dont il est aimé. Alors que même les relations humaines fondamentales, celles de la famille, sont touchées par la division (souvenons-nous que le premier meurtre rapporté par l’Ecriture est un fratricide), alors qu’il y a, dans le Christ, d’abord des frères et sœurs par-delà les rapports humains naturels et sociaux, le Seigneur, nous révélant Dieu et nous révélant à nous-mêmes, met en lumière la division en notre cœur et entre nous, nous place devant le choix du « oui », même faible, inconstant et imparfait, ou du « non », et permet que ce dernier ne soit pas définitif. Avec Lui, il y a donc une division possible, mais non irrémédiable : par-dessus la division qu’Il révèle, Il vient apporter la paix de Dieu pour nous et entre nous. Ne pas se laisser terrasser ni enfermer dans la division : tel est l’objectif et l’enjeu pour nous, qui bénéficions du secours de Sa grâce et de Son Esprit, fixés sur Lui comme « origine et terme de notre foi » et point de notre espérance. C’est pour cela que le feu de Son amour S’est allumé dans le monde, c’est pour cela que Son cœur a été serré d’angoisse en battant pour nous.

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