Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux

« Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux » (Mt 16, 19). Le pouvoir donné par Jésus à Pierre n’est-il pas exorbitant ? Tout ça comme récompense pour une bonne réponse sur l’identité de Jésus ? Qui plus est, reçue par révélation puisque comme le Christ le dit lui-même : « Tu es heureux Simon, fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang mais de mon Père qui est dans les Cieux » (Mt 16, 17). Et cette profession de foi, sincère, spontanée, ferme, lui vaut d’être désigné comme roc, pierre de fondation sur laquelle l’Eglise se bâtit et s’affermit de façon certaine (la pierre de touche étant le Christ). On peut se demander si Jésus ne serait pas allé trop loin, s’il ne s’est pas un peu « emballé » !

On aurait pu le penser, en effet, si l’on avait vu dans cette délégation, une sorte de pouvoir discrétionnaire et arbitraire. Quelles sont ces clefs du « Royaume de Cieux » que Jésus donne à Pierre ? Est-ce, effectivement, une sorte de droit de filtrage pour laisser passer ou qui il ne voudrait pas au Royaume des Cieux ? Pourtant le salut, la communion avec Dieu ne se réalise qu’en Jésus Christ et par lui uniquement, il n’y a pas d’autre intermédiaire entre l’homme et Dieu. Saint Paul est limpide à ce sujet : « Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous » (1 Tm 2, 5). Et pourtant, Pierre reçoit bien les clefs du Royaume des Cieux, selon la déclaration du Christ. Ces clefs dont il est question, sont bien particulières, car ce sont des clefs qui ouvrent seulement. Pierre ne devient pas un « concierge céleste » ou comme l’ange au glaive de feu qui empêchait l’entrée du Royaume à l’homme pêcheur. Les clefs dont dispose Pierre, chaque prêtre les reçoit le jour de son ordination, c’est le pouvoir de représenter sacramentalement le Christ Rédempteur envoyé par le Père, « non pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 17). Ces clefs c’est l’onction qui le pouvoir d’agir « en la personne du Christ » dans les sacrements et la foi de l’Eglise que professa Pierre pour ouvrir large la porte étroite qui ouvre au Royaume !

L’Eglise choisit, en effet, traditionnellement le jour de la fête des Apôtres Pierre et Paul pour procéder aux ordinations sacerdotales, afin que les nouveaux ordonnés soient placés sous la protection et le patronage particulier des colonnes de l’Eglise. Que leur propre apostolat, leur propre vie inspire et guide les prêtres dans leur ministère et rappeler au peuple fidèle à travers les personnes de ces deux colonnes de l’Eglise à quel point le sacerdoce est crucial dans la vie chrétienne. Prier pour les vocations, tout comme prier pour la sainteté des prêtres, leur fidélité dans le ministère est vitale pour la vie chrétienne du peuple de Dieu ! Jésus Christ donne à Pierre les clefs du Royaume, mais si personne ne prend le relais, qui en ouvrira les portes ?

Bien sûr que c’est le Christ, c’est toujours le Christ, mais au moyen des sacrements de l’Eglise. Il est capital de chasser de notre esprit une conception trop païenne du sacerdoce catholique institué par Jésus Christ. Le prêtre n’est pas un « intermédiaire » entre Dieu et les hommes au sens où l’on devrait passer par lui pour s’attirer les faveurs de la divinité, ou bien qu’il disposerait d’un pouvoir divin discrétionnaire et arbitraire pour en faire usage à sa guise, le prêtre est ministre du Christ, c’est à a dire qu’il le représente, il s’identifie pleinement à son Maître dans la mission du salut, par l’enseignement de l’Evangile, et en dispensant largement la grâce du Christ dont il se fait le canal dans les sacrements. C’est cette grâce qui, reçue dans la foi, conforme le fidèle au Christ, la grâce sacramentelle est notre énergie vitale, le moteur de notre vie chrétienne qui nous met à la suite du Christ, qui nous fait cheminer avec lui. Dieu a beau « ne pas être esclave des sacrements » comme on dit, mais vivre en dehors de la grâce et de l’économie sacramentelle est plus qu’hasardeux pour notre salut.

Qui oserait dire avec assurance « aujourd’hui j’ai reçu la grâce du Christ, et je me suis trouvé sanctifié », en revanche, lorsque le prêtre tend l’hostie et dit « Le Corps du Christ », alors c’est réellement le Christ que l’on reçoit et qui vient faire sa demeure parmi nous. Lorsque le prêtre baptise « Au Nom du Père, du Fils et du Saint Esprit », on est réellement pardonné du péché originel et de tout autre péché actuel, et on rentre réellement par Jésus dans la communion avec le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de Jésus Christ. Lorsque le prêtre dit « Je te pardonne tous tes péchés au Nom du Père, du Fils et du Saint Esprit », alors les péchés sont réellement, et effectivement pardonnés et le pénitent réellement réconcilié avec Dieu. En tout ça, ce n’est jamais le prêtre en son nom propre qui pardonne, qui baptise ou qui sanctifie, c’est Jésus Christ, l’unique médiateur entre Dieu et les hommes. Le prêtre, agissant comme son ministre a reçu les clefs, ces clefs précieuses qui ouvrent le Royaume des Cieux à ceux que le Père a voulu « arracher au pouvoir des ténèbres pour transférer dans le Royaume de son Fils bien-aimé en qui nous avons la rédemption et la rémission des péchés » (Col 1, 13-14).

Jean Paul II parlait avec raison de la vocation comme « don et mystère ». Il y’a toujours quelque chose qui relève du mystère dans le fait d’avoir été appelé par le Christ à le servir dans le sacerdoce. On ne se sent pas à la hauteur d’une charge grave et parfois écrasante, et on se dit que d’autres seraient plus à même à remplir cette mission, plus compétents, plus intelligents… Comme Pierre ou Paul, et pourtant c’est eux que le Christ a choisi. Et pourtant c’est telle homme spécifique qui est appelé par Dieu pour servir dans l’Eglise comme ministre du Christ… Parce que le pouvoir qu’il reçoit, la mission qu’il remplit ne s’appuie pas tant sur « la chair et le sang », mais sur Dieu lui-même qui bâtit son Eglise formée par l’humanité unie par une même foi dans le Christ Jésus.

C’est d’ailleurs, dans notre tradition dominicaine, un jour de la fête des Apôtres Pierre et Paul que Dominique eut une apparition de ces deux colonnes de l’Eglise qui lui dirent « va et prêche » l’envoyant en ministère de par le monde annoncer la Bonne Nouvelle de l’Evangile, aller chercher la brebis perdue, prendre soin du troupeau du Christ, le fortifier, l’agrandir en y agrégeant de nouvelles brebis, comme prêcheur de la grâce et de la miséricorde de Dieu. Peut-être y’avait-il des personnes plus douées, plus compétentes, plus intelligente ou charismatique, que sais-je… C’est Dominique que le Christ avait choisi, pas un autre, et il prit sa mission de prédication à cœur, il s’y donna avec passion et foi, conscient que c’était l’œuvre du Christ qu’il accomplissait, tâchant de conformer au mieux sa vie à l’Evangile du Christ qu’il prêchait par la parole et par l’exemple. On voit dans cette vision de Pierre et Paul à Dominique, une composante essentielle de l’Ordre dominicain dans sa dimension sacerdotale. La prédication du prêcheur est intimement liée aux sacrements de l’Eglise soit qu’elle l’accompagne, l’éclaire, soit qu’elle y conduit, car c’est là que s’ouvrent pour tous dans une même communion de foi catholique les portes du Royaume des Cieux. Ce n’est pas par hasard que dans les constitutions de notre Ordre, celui-ci est désigné comme une « religion cléricale » pour bien marquer le lien fort entre prédication et sacrement et nous y sensibiliser tout particulièrement.

Que le Seigneur nous donne des prêtres, des saints prêtres, qu’il ouvre les cœurs de ceux qu’il appelle à embrasser le ministère sacerdotal, et qu’il garde fidèles et persévérants dans leur mission ceux qu’il a appelé à être ses ministres. AMEN.

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