L’amour n’est pas en option

31 octobre 2021
31è dimanche du Temps Ordinaire, année B
Dt 6,2-6 ; Ps 17 (18) ; He 7,23-28 ; Mc 12,28b-34
Homélie du frère Joseph-Thomas Pini

Les Pharisiens questionnent Jésus – James Tissot, v. 1890 – New York, Brooklyn Museum

Savoir. Un scribe sait : cela est son office en Israël, avec charge d’enseigner autrui. Mais ce scribe vertueux, à qui les Synoptiques font tous référence, se met, lui, à l’école du Christ et ne cherche visiblement pas, comme le font d’autres trop souvent dans l’Évangile, à Le mettre à l’épreuve et Le prendre en défaut. Et il pose une vraie question, l’une de ces interrogations fondamentales qui sont le nœud de notre vie spirituelle et dans laquelle tous peuvent se reconnaître. Elle se présente comme la question classique des légistes de la Torah et des rabbins qui préoccupe depuis longtemps la tradition juive. Dans le trésor de la Loi, don de Dieu et apanage jalousement revendiqué de Son peuple élu, cette lumière de connaissance, ce chemin de vie ouvert à ceux que Dieu a choisis, parmi de nombreux préceptes, il s’agit de savoir quel est le premier : à la fois le plus important, celui à connaître et répéter avant tous les autres, celui aussi qui pourrait en quelque sorte les résumer et les éclairer tous. Jésus ne déplace ni ne contredit rien dans Sa réponse, mais donne toute son ampleur et sa vraie dimension à la question, dans Son dialogue avec le scribe en quête, manifestation du dialogue de Dieu avec l’âme en chemin : comment savoir aimer Dieu, et comment sait-on qu’on L’aime ? Il reprend le Deutéronome qui, comme le Décalogue de l’Exode, proclame que c’est l’amour de Dieu de tout son être qui constitue le premier commandement. Lorsque nous cherchons fondamentalement et régulièrement à savoir comment aimer Dieu, c’est ainsi que nous sommes appelés à L’aimer. Mais Il ajoute le second : aimer son prochain comme soi-même. Là non plus, Il n’innove en rien et cite le Lévitique (ainsi toute la Loi est-elle honorée, en quelque sorte). La radicale nouveauté de Jésus Christ est, comme l’a relevé toute la Tradition chrétienne, est de lier les deux, au point que, sur une autre facette de ce diamant qu’est l’Évangile de Matthieu, Il le donne comme semblable. Et ainsi, le Christ Maître donne à savoir : l’amour de Dieu, du prochain et de soi-même sont indissociablement liés, et ordonnés par le premier, et le premier et le second commandements sont un commandement double. C’est ainsi que tout amour, toute raison d’aimer vient de Dieu. De la sorte, Il continue de révéler le Père en Se révélant Lui-même : Dieu est Amour, et c’est par amour et pour l’amour, au nom de cet amour et par sa force, que Dieu vient et agit dans le monde par Son Fils unique qui prend chair, dans la puissance de Son Esprit. Savoir la vérité de l’amour s’opère en connaissant Dieu, pour mieux Le connaître encore et pour L’aimer vraiment et davantage, et ainsi, savoir s’aimer et aimer son prochain en justice et vérité.


Savoir et vouloir aimer Dieu. Dès le commencement, il s’agit d’un commandement et non d’un conseil. Jésus le rappelle et cela peut paraître paradoxal : l’amour peut-il se commander ? Y aurait-il quelque contradiction avec la liberté voulue par Dieu de Ses créatures spirituelles et raisonnables ? Le premier des commandements commence justement par l’affirmation de l’unité et de la grandeur de Dieu et l’invitation à Israël de se mettre à l’écoute. Le Christ le rappelle et cela éclaire notre compréhension. C’est d’abord l’existence et la nature mêmes de Dieu qui commandent de L’aimer autant que d’aimer son prochain tout en s’aimant soi-même. C’est l’Amour Lui-même au principe qui commande, et par lui, la justice qui commande, celle rendue à Dieu, celle rendue à Ses créatures. Telle est la « grande affaire » de la Bonne nouvelle : l’amour n’est pas en option. Il est au principe de l’être et de l’agir dans la création, il est aussi la cause du salut, il est le dessein de Dieu, il est la vie qu’Il nous ouvre dès ici-bas, maintenant et à chaque instant, il est la substance de Sa sainteté à laquelle Il nous appelle, qui a transformé et animé celles et ceux que nous célébrerons demain en adorant Sa gloire dans leur triomphe, et qui nous transforme. Le scribe ami a assurément raison : unissant justement les trois amours à leur principe, il comprend et affirme que l’ouverture à l’amour de Dieu et l’oblation d’amour qui témoigne de Lui et collabore au plein avènement du Royaume, dans les plus petits actes comme les plus grands, est le culte véritable qui plaît à Dieu en l’honorant tel qu’Il est et tel qu’Il le veut. Il n’y a donc pas de séparation possible : pas d’amour de Dieu sans l’amour du prochain qui n’oublie pas l’amour mesuré de soi-même ; pas d’amour du prochain ni de soi-même sans l’amour premier de Dieu ; nul amour de Dieu et du prochain équilibré et juste sans l’amour de Dieu dans la créature que nous sommes, riche de dons, comblée de miséricorde, récipiendaire de grâce.


Savoir et vouloir. Mais comment pouvoir ? Comment parvenir à ce juste amour, d’un Dieu invisible, présent et réel mais dans Sa nuée mystérieuse, d’un prochain dont les traits aimables s’avèrent trop contingents et les travers et mauvais actes décidément trop présents, d’un soi-même si décevant et incertain ? Mais la grande nouvelle est là : pour aimer comme Dieu le veut, nous avons Dieu Lui-même, par Son Fils et dans l’Esprit. Sans Lui, l’amour manquerait de la force nécessaire et de la vérité indispensable. Il est assurément bien difficile de bien aimer, mais quel disciple d’un Dieu Sauveur en Croix pourra dire que l’amour en Dieu n’est arrêté par aucun obstacle ? Nous pouvons aimer Dieu en nature et en grâce, Il nous a donnés de Le connaître et S’est manifesté dans l’Amour pour notre vie. Rien ne saura arrêter cet amour, rien ne pourra nous en séparer, rien ne manquera dans l’amour, il ne passera jamais.

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