Maintenant l’éternité !

14 novembre 2021 – 33è dimanche du Temps Ordinaire, année B
Dn 12,1-3 ; Ps 15 (16) ; He 10,11…18 ; Mc 13,24-32
Homélie du frère Jean-Marc Gayraud

Le Jugement dernier – Fra Angelico, tempera sur bois, v. 1450 – Rome, Palais Corsini – Wikimedia commons

Voilà donc ce monde qui s’écroule. Un monde profondément affecté de fragilité et d’impermanence, un monde qui tenait par en haut et qui s’effondre à partir d’en haut. Voilà donc un monde qui ne peut assurer par lui-même sa propre pérennité, qui ne tient pas tout seul.
Y aurait-il-là comme un défaut de fabrication ? Et que l’usage aurait fait cruellement ressortir avec le temps ? Oui et non. C’est bien l’usage que l’homme fait de lui-même et de son monde qui peut les pervertir, et presque jusqu’à la racine : cela s’appelle le péché. Mais ce monde est également affecté d’un coefficient d’inachevé qui lui est constitutif. Un inachevé qui en fait sa vulnérabilité, mais qui en même temps le dispose mystérieusement à un accomplissement au-delà de lui-même, en Celui-là même qui l’a créé. Dans la réalité, les deux aspects sont inextricablement mêlés, celui du péché et celui de l’inachèvement. Ce monde n’est donc pas fait une fois pour toute ni pour toujours. Il n’est provisoire que pour devenir éternel, il n’est destructible que parce qu’il est perfectible, il peut disparaitre parce qu’il peut renaitre.
Ce qui manque au monde n’a donc rien par lui-même de catastrophique, bien au contraire. Il en est un peu de lui comme le vide de cette église qui en rend possible l’architecture. Le vrai danger pour le monde n’est pas son manque, c’est le risque de se tromper sur ce qui peut le combler, le sauver, lui assurer son devenir d’éternité. Car il peut s’enfoncer dans sa vanité et sa suffisance, se faire lui-même le despote de son propre accomplissement. Ou il peut voir dans son manque même le creuset d’un accomplissement bienheureux et mystérieux, un accomplissement qui ne vient pas de lui et qui lui est donné. Un accomplissement de grâce, en grâce. C’est ainsi que ce monde peut se dévoyer jusqu’à la racine ou prendre racine dans l’éternelle fidélité de Dieu.
Il faut donc se méfier de tous ces discours, pratiques et autres incantations qui prétendraient faire disparaitre les failles de ce monde, résoudre comme par enchantement ses drames et ses manquements, en finir avec tout ce qui ferait obstacle à notre main mise toute-puissante. Failles, drames, obstacles, manquements, tels sont en vérité les lieux matriciels et obscurs où peuvent s’engendrer un monde nouveau. L’évangile d’aujourd’hui nous dit que ce monde nouveau ne peut surgir que d’un autre, d’un tout-autre venu d’ailleurs et devenu à nous familier : le Fils de l’Homme.
« Amen je vous le dis : le ciel et la terre passeront mais mes paroles ne passeront pas ». Solidité et vérité de Celui qui parle. Il est le fondement d’une nouveauté éternelle. Dans ce qui passe, il est ce qui ne passe pas. Il demeure à même la fugacité du monde. Il s’y révèle et agit en faisant œuvre d’éternité. « Amen je vous le dis » : il faut dès à présent s’attacher à celui-là qui parle, qui est cette parole en acte, en personne, ne pas en rester au contenu et aux expressions qu’il exprime, lesquels sont tout aussi relatifs que ce monde qui passe. Il faut s’attacher à Celui qui est vie éternelle dans le détachement de toutes choses mortelles. Il faut s’attacher à Celui qui fait s’engendrer dans l’éphémère d’une génération sa toute-puissance d’éternité.
Pour Lui il faut se décider. Il est à notre porte nous dit cet évangile. Il ne la forcera jamais. Pour être précisément une affaire d’éternité, c’est une affaire de confiance et d’amour. A nous de l’ouvrir ou pas. L’heureuse rencontre ne saurait avoir lieu sans la disponibilité sans réserve de notre vie, de tout notre être, du désir infini qui nous habite. Ne passons pas à côté. Le temps de ce monde nous ouvre sur l’éternité. Mais ce monde qui passe est aussi passager qu’un mouvement de porte qui s’ouvre. Il nous est donné pour passer dans Celui qui ne passe pas. Faisons donc le pas, chaque jour qui passe, le pas de la foi, de l’espérance et de la charité, le pas qui nous unit dès à présent par un lien d’éternité à Celui qui vient à nous et nous attend. Amen.

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