Sel de charité, lumière de vérité, de Fr Emmanuel Pisani.

 

La Lumière du monde – François Boucher-1750

La Lumière du monde

Mt 5, 13-16

« Elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison ».

Homélie dominicale de Fr Emmanuel Pisani:

Version phonique:

Version écrite:

Le sel de la charité, la lumière de la vérité
            Le sel peut devenir fade et Jésus nous rappelle qu’il est alors jeté et piétiné. D’où ma question : si une communauté chrétienne, si une église est dans un pays rejetée, foulée, brûlée. Ne serait-ce pas alors le signe qu’elle a perdu sa saveur ? Si une communauté chrétienne n’attire plus de jeunes, si une paroisse n’est constituée que de personnes dont les cheveux grisonnant trahissent l’âge. S’il n’y a plus de vocations dans une communauté religieuse. N’est-ce pas le signe que le sel s’est affadi?
            Si aucun d’entre nous n’oserait penser que ce que vivent nos églises d’Irak, de Syrie, d’Éthiopie ou du Pakistan est la conséquence d’un manque de ferveur apostolique. De l’absence d’un attachement à la personne du Christ qui colore chaque instant de la vie, chaque rencontre, chaque regard porté à Dieu et à l’autre. La question peut nous hanter, nous chrétiens d’Europe, d’autant qu’elle est reliée à l’Évangile des Béatitudes dont le goût est chaque jour davantage étranger à notre culture, à notre monde.
            Dimanche dernier, Jésus nous avertissait : le bonheur, la joie de voir Dieu, appartiennent aux pauvres de cœur. A ceux qui pleurent avec ceux qui pleurent, à ceux dont le cœur est doux, à ceux qui s’engagent pour la justice. A ceux qui crient famine avec les pauvres de la terre. Ceux qui sont miséricordieux, compatissant à la douleur de l’autre au point de la ressentir et de la porter. Ou encore qui sont capable de pardonner comme Dieu pardonne. Egalement ceux qui ont un cœur pur, non calculateur, non égotiste ou narcissique, à ceux qui construisent la paix et qui n’ont pas peur de mouiller leur chemise. Celui qui a pour principe de ne jamais inviter personne chez soi, de ne jamais accueillir un pauvre, celui qui se dérobe à son semblable, celui qui refuse de partager son pain et qui pourtant se dit chrétien et porte peut-être même le signe d’une consécration au Christ, celui-ci a-t-il encore la saveur de la foi chrétienne ? De quelle lumière éclaire-t-il le monde ?
            Le Père Balthazar disait d’un tel homme, d’une telle femme, d’une telle communauté ou d’une telle église nationale qu’elle ne doit pas s’étonner d’être jeté dans la rue et piétiné. Peut-être pensait-il à certaines de nos communautés européennes… Combien de fois, nous chrétiens, sommes-nous objet de scandale pour le monde. Non d’abord pour les valeurs de la vie et de la charité que nous défendons, mais pour celles que nous ne vivons pas. Pour ces valeurs du Christ que nous écoutons, que nous prêchons mais que nous oublions. Le regard absorbé par la lumière bleutée de nos tablettes ou de nos téléphones portables. A l’heure où les hommes fuient le soleil parce qu’il empêche de lire correctement nos écrans. Nous tournons aussi le dos à celui qui est La Lumière du monde, Jésus-Christ. Il semble que nous n’en ayons pas honte parce que nous ne nous en apercevons même pas. Tout absorbés par ces ersatz de bonheur qui nous ont contaminé en profondeur.
            Un sociologue du quatorzième siècle de l’Espagne andalouse, Ibn Khaldoun, faisait cette observation. « Il faut savoir que l’effet de l’abondance sur le corps apparaît jusqu’en matière religieuse. Les frugaux habitants du désert et les sédentaires entraînés à la faim et à l’abstinence sont plus religieux, plus disposés à adorer Dieu, que ceux qui vivent dans le luxe et dans l’abondance ». Souffririons-nous de cette maladie spirituelle de l’abondance ?
            Heureusement le carême arrive bientôt. Oui, heureusement, mais cela ne suffira pas. Pour retrouver la saveur et la lumière du Christ, il faut comme nous y invite saint Paul revêtir « les armes de la lumière en demeurant éveillés et vigilants ». Et cette homélie n’a pas d’autre fin que de nous aider les uns les autres à nous stimuler à cet éveil. A cette vigilance afin de retrouver la saveur de l’enthousiasme initial de notre foi, de notre désir d’exigence, de radicalité, du don de nous-mêmes à la suite du Christ, et qui a pu se concrétiser, pour nombreux d’entre nous ce soir, dans la vie consacrée.
            Cet enthousiasme originel se donne à voir. Je ne connais pas de jeunes qui décident de suivre le Christ et qui ont le visage triste. Bien sûr, il y a des personnalités plus ou moins enjouées, et sur ce point, nous n’avons pas reçus les mêmes dons, mais le pape François souligne que « ‘Là où il y a les religieux il y a la joie’ » ; et il poursuivait sa lettre aux consacrés par cette exhortation : « Que nous soyons appelés à expérimenter et à montrer que Dieu est capable de combler notre cœur et de nous rendre heureux, sans avoir besoin de chercher ailleurs notre bonheur ; que l’authentique fraternité vécue dans nos communautés alimente notre joie ; que notre don total dans le service de l’Église, des familles, des jeunes, des personnes âgées, des pauvres, nous réalise comme personnes et donne plénitude à notre vie. Ne pas voir parmi nous des visages tristes, des personnes mécontentes et insatisfaites, parce qu’« une sequela triste est une triste sequela ».
             Nous chrétiens de France ou d’Europe, nous connaissons le mépris du monde pour notre manque de fidélité et de cohérence, mais nous connaissons aussi le mépris en raison de notre foi et de ses valeurs. Notre engagement pour les pauvres est aussi un engagement pour la lumière de la vérité et de la justice. Et il n’est pas étonnant que nous rencontrions sur notre route les forces de l’iniquité et des mafias en tout genre. Or, il ne s’agit pas de baisser les bras, mais au contraire de relever les manches. Dieu compte sur nous. Car si nous sommes sel, c’est aussi en raison d’une de ses vertus curatives : le sel désinfecte. Je ne résiste à pas à vous rappeler ces mots de Bernanos dans le Journal d’un curé de campagne : « Le Bon dieu n’a pas écrit que nous étions le miel de la terre, mon garçon, mais le sel. Or, notre pauvre monde ressemble au vieux père Job sur son fumier, plein de plaies et d’ulcères. Du sel sur une peau à vif, ça brûle. Mais ça empêche aussi de pourrir ».
            Voilà, une mission exigeante qui nous est confiée et dont nous ne devons pas nous dérober. Elle ne va pas sans résistance. Jésus nous a d’ailleurs prévenu sur le mont des béatitudes. Nous serons aussi insultés, persécutés, diffamés, calomniés, parce que nous sommes chrétiens. On les aime bien les chrétiens, un peu, quand ils nous rendent de bons services. Mais on les regarde avec dédain lorsqu’ils ne nous rendent pas le service attendu et on dénonce alors leurs contradictions et hypocrisie. Et puis vient aussi le temps du mépris lorsqu’ils osent nous exhortent à chasser l’obscurité de nos cœurs. A faire le jour sur nos vies, à rejeter la duplicité et le mensonge, la vie facile. A agir en suivant notre conscience, en préférant le bien et en rejetant le mal. Et là, il faut le reconnaître, l’histoire abonde d’exemples où le monde ne leur laisse aucune once de répit.
            Ne pourrait-on pas alors succomber à la tentation de baisser les bras, définitivement ? La tentation existe ; elle est connue d’Élie ou de Jonas, tentation de fuir et de se soustraire à sa vocation, tentation de se cacher, dans un petit coin, pour rester tranquille. Mais comme Dieu le dit aux prophètes, nous ne sommes jamais seuls et par la voix de Jérémie, Il nous redit : « n’aie pas peur, je suis là pour te défendre ».
            A nous tous, qui venons écouter en ce dimanche la même parole de Jésus. Qui venons communier au même corps et au même sang. Qu’il nous soit donné la force du Christ. Non pour nous replier sur nous-mêmes ou nous laisser asphyxier par nos problèmes de santé ou nos petites disputes du quotidien. Mais au contraire, pour témoigner de la communion, de la force du partage et de la solidarité, de notre capacité à voir clair. Être lumière c’est aussi voir clair sur soi-même et les autres. Le chrétien n’est pas comme ces moutons de Panurge. Il connaît Dieu, il connait l’homme et la complexité de son cœur. Il peut alors dénoncer le mal, et le péché, et il le fait parce qu’il est libre : il n’est ni esclave de lui-même, ni du regard que le monde porte sur lui. C’est là notre liberté, c’est là notre dignité.
            Frères et sœurs, soyons dans la joie. Nous sommes le sel et la lumière de l’Évangile. Le sel de la communion, la lumière de la mission. Le sel de la charité et la lumière de la vérité.
Fr. Emmanuel Pisani op
5 février 2017,
Dimanche de la vie consacrée, Montpellier

Lien vers la liturgie florale du jour: Sel et lumière.